Parcoursup : « Aux bacheliers de banlieue, on bloque les possibles »

Au lycée Jacques-Brel, à Vénissieux. Photo Raphaël Bert – Expressions

La plateforme Parcoursup pénaliserait les lycéens de banlieue selon de nombreux observateurs et enseignants. Parmi eux, Samuel Delor, prof de Français-Histoire-Géo au lycée professionnel Marc-Seguin à Vénissieux et co-secrétaire de la CGT Éduc’Action 69.

Le gouvernement estime que le dispositif Parcoursup est un succès. Pourquoi contestez-vous cette analyse ?
Je me base sur les faits : le 29 mai, 260 000 lycéens de terminale étaient encore sans réponse positive d’affectation. À deux semaines des premières épreuves du bac, c’est un beau générateur de stress supplémentaire ! Certains de nos élèves nous demandent même à quoi ça sert de se présenter puisqu’ils n’ont pas de perspectives dans le supérieur, BTS compris. Un élève dont tous les vœux sont refusés ou en attente, vous avez beau lui dire de s’accrocher pour passer le bac, c’est dur qu’il reste motivé.

C’est le cas de beaucoup de vos élèves, à Marc-Seguin ?
Parmi les terminales « systèmes numériques », un quart n’a eu que des refus, les autres ont obtenu au moins un BTS mais pas souvent celui qu’ils voulaient en priorité. Un élève qui avait demandé STAPS a été refusé, bien qu’excellent sportif. En terminale « maintenance des équipements industriels », seuls 3 élèves sur 20 ont obtenu ce qu’ils souhaitaient. Les autres sont sur liste d’attente, n’ont eu aucune affectation ou ont refusé la proposition de Parcoursup.

La plateforme est accusée de pénaliser les élèves issus de quartiers populaires. Qu’en pensez-vous ?
Je constate que Parcoursup accroît le risque d’orientation par défaut et interdit carrément l’accès de l’université aux bacheliers pro, qui viennent en effet surtout de milieux populaires. Certes, une très grande majorité des élèves qui veulent poursuivre des études après un bac professionnel visent plus un BTS que la fac. Mais tous les profs ont des exemples de gamins qui se sont épanouis à l’université et y ont réussi. J’ai eu en classe un garçon venant d’un BEP électrotechnique, qui a eu son bac pro puis une licence de géographie. D’accord, ce sont des exceptions, et alors ? Sous prétexte que beaucoup de bacheliers pro auraient du mal à réussir en fac, on doit empêcher la totalité d’y accéder ? Cette année, un mur infranchissable se dresse devant ces jeunes.

Selon vous, c’est une discrimination organisée ?
Je l’ignore, mais je constate le résultat : les élèves des lycées professionnels ou des lycées de banlieues pauvres sont plus particulièrement touchés par les refus, même avec d’excellents résultats. Soit l’algorithme est paramètré pour produire cette sélection, soit il ne l’empêche pas du tout. C’est d’une très grande violence sociale ! On enferme les jeunes dans le déterminisme, on bloque les possibles. Que le système éducatif reproduise les inégalités, ce n’est pas nouveau. Mais désormais, ça semble assumé. Déjà que le fameux ascenseur social était bloqué au sous-sol depuis longtemps, maintenant on mure l’escalier…

Pour quelle raison ?
Derrière ce système, on voit l’idée d’une pseudo-fatalité sociale, qui est déclenchée très tôt. Dès le collège, et même avant, un gamin qui a des difficultés scolaires ne redouble plus, il est dirigé vers une orientation professionnelle. On peut faire de grands discours pour revaloriser cet enseignement, mais le gamin, lui, il sait qu’il va là « parce qu’il n’a pas bien travaillé », bonjour la motivation pour aborder un métier ! Ce qui est terrible, et c’est renforcé par Parcoursup, c’est qu’une fois sur ces rails, il n’y a pas d’aiguillage pour changer de voie. Avec la réforme du bac, on retrouve même dans les lycées généraux cette logique d’orientation précoce, de sélection anticipée. Les enseignements « majeurs » et « mineurs » pré-positionnent les élèves par rapport à une stratégie de recrutement dans le supérieur. Autrefois, on appelait l’adolescence l’âge des possibles. C’est de moins en moins vrai.

Le ministre de l’éducation nationale vient d’annoncer une nouvelle refonte du bac professionnel, et promet des « Harvard des métiers ». Comment voyez-vous cette réforme ?
M. Blanquer va porter le coup de grâce à cette formation qui devait être l’école de la deuxième chance, mais qui est déjà, à force de coups reçus, souvent vécue comme une relégation. On s’en remet à l’apprentissage qui serait la solution à tous les maux, on confie la définition des diplômes aux entreprises locales, on sabre dans les enseignements fondamentaux… Les élèves perdraient l’équivalent de 9 à 11 semaines de cours, essentiellement en maths et sciences, français et histoire. Qu’importe, le futur salarié n’a pas besoin de savoir, de réfléchir, il lui suffit d’apprendre les gestes de l’exécution ! Désastreuse socialement, cette logique est suicidaire d’un point de vue économique car elle ne permettra pas l’adaptation aux évolutions technologiques qui viennent.

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