Yann Dégruel : bulles habiles

Ce dessinateur aux origines vénissianes publie ses propres histoires mais sait aussi se couler dans l’univers d’autres auteurs, tels Hector Malot ou Rudyard Kipling. Il entame à Grigny une résidence artistique, et participera à l’Autre Salon les 16 et 17 novembre.
Cela faisait quelques années que Yann Dégruel n’était pas venu à Vénissieux, la ville où il est né et où il a grandi jusqu’à ses 18 ans. Lui qui vit aujourd’hui dans un petit village de la Drôme, vient d’accepter une résidence artistique à Grigny, dans le Rhône, où nous l’avons rencontré.
Le rapprochant ensuite de Lyon, où il voulait aller se promener, je le conduis jusqu’à la gare de Vénissieux pour prendre le métro. Sur le parcours, il nous explique… Non, le métro n’existait pas encore lorsqu’il est parti, pas plus que le tram. Là, c’était son collège, Aragon. Par là, il y avait un campement de gitans. À droite, le quartier Charréard.
« J’ai habité d’abord aux Minguettes, boulevard Lénine, puis à Parilly. Et j’ai joué pendant presque dix ans dans l’équipe de hand avec Munier, Lathoud et Monthurel, à l’époque où Vénissieux était champion de France. J’étais en sports études à Aragon. Je suis parti à 18 ans pour aller en arts déco, à Strasbourg. J’avais le choix entre Émile-Cohl, une école privée lyonnaise qui était chère, et Strasbourg. »
Yann s’est très tôt intéressé au dessin. Petit, il lisait tout ce qui lui tombait sous la main, « Astérix », « Les tuniques bleues », « Corto Maltese », « Boule et Bill », « Gaston »… « Les romans sont venus plus tard. » Est-ce alors une revanche si beaucoup de ses albums sont des adaptations littéraires, d’Hector Malot, « un auteur humaniste du XIXe siècle », à Rudyard Kipling, « une véritable source de bonheur et de plaisir qui ne s’estompe pas avec le temps » ? « Même mon premier album, « Genz Gys Khan », était inspiré d’un roman. J’ai beaucoup lu sur le tard. »
S’il ne pratique pas à Strasbourg la bédé autant qu’il le voudrait, les arts déco sont pour lui un espace de liberté. « Toutes les disciplines artistiques étaient enseignées : peinture, sculpture, reliure, etc. Après cinq ans, je me suis spécialisé dans l’illustration. Puis, comme beaucoup d’étudiants, je n’ai pas voulu faire mon service militaire et, en 1999, je suis devenu objecteur de conscience à Folimage, le studio d’animation de Jacques-Rémy Girerd, à Valence. On faisait des dessins animés baba cool et on était payés par l’armée ! « 
À cette époque, Michel Ocelot, futur réalisateur de « Kirikou » et d' »Azur et Asmar », prépare à Folimage une série qui deviendra une dizaine d’années plus tard « Princes et princesses ». « Il travaillait avec des gants de chirurgien. Au moyen d’une pince à épiler, il faisait glisser des papiers découpés sur des lamelles de verre. Quand tu vois ça, tu réalises la tâche à accomplir. Tu es dans le bain ! »

« Les éditeurs m’ont catalogué « jeunesse » mais « Genz Gys Khan » était complètement dingo. »

Yann veut faire de sa première histoire, « Genz Gys Khan », un dessin animé. Mais il n’y arrivera pas et le milieu le décourage. Pour m’expliquer le sentiment qui l’envahit alors, il dessine une pyramide sur un bout de papier. « Le monde du dessin animé est comme cela, pyramidal. Et ceux qui y arrivent sont là. » Il esquisse un trait à l’extrême sommet. « Je suis resté encore quelques mois à Folimage après mon service puis j’ai tracé ma route. J’ai sorti ma première bande dessinée. »
« Genz Gys Khan au pays du vent » est publié en 1999 aux éditions Delcourt. Six volumes composeront la série, le dernier sorti en 2005. « Les éditeurs m’ont catalogué « jeunesse » mais « Genz Gys Khan » était complètement dingo. J’étais moi-même un enfant lorsque je la dessinais. Comme cela devait être au départ un dessin animé, les formes étaient simples, pour pouvoir les faire bouger. J’étais à la fois scénariste et dessinateur. Ensuite, j’ai adapté un classique, « Sans famille », et les récits des autres (dont Kipling). Si une histoire plaît, c’est bien de mettre son univers dedans. »
Depuis plusieurs années, la Ville de Grigny (en collaboration avec l’Espace Pandora de Vénissieux) propose des résidences à des auteurs. Directement contacté par la médiathèque Léo-Ferré, Yann Dégruel est le premier auteur dans la catégorie bandes dessinées.
« J’ai un album en cours, qui paraîtra en juillet, et je ne peux rester que deux jours par semaine à Grigny. Je mets toute mon énergie à rencontrer les scolaires. » Ce matin-là, Yann fait donc dessiner des enfants (11-13 ans) du centre social et culturel de Grigny. Il leur a proposé une histoire, d’après quatre dessins tirés de « Saba et la plante magique » (publié par Delcourt l’an dernier). Ils en sont à présent au storyboard, qu’ils devront le lendemain reproduire en grand. Les dessins seront ensuite exposés à la médiathèque Léo-Ferré, au centre social et à l’Autre Salon, la manifestation programmée par l’Espace Pandora et axée cette année sur le thème de l’humour noir, avec Yann Dégruel et Philippe Vuillemin comme invités.
Les enfants connaissent les albums de Yann. Une petite fille assure, à propos des bédés : « J’ai que ça, chez moi. J’aime pas les romans ! Je suis en train de lire « Le malade imaginaire » de Molière, c’est trop dur ! » Ses copains ont beau lui assurer que ce n’est pas un roman mais du théâtre, elle n’en démord pas.
Yann prend très au sérieux ce travail avec les enfants : « Je leur ai expliqué comment je faisais un œil, un visage, une gazelle… Eux disaient qu’ils ne savaient pas dessiner. Je leur ai montré le chemin. » Une lumière s’allume dans ses yeux. Un métier ? Une passion, plutôt. Qui l’a accompagné toute sa vie. « J’adore dessiner en voyage. Quelquefois, ça peut détendre l’atmosphère. Ainsi, au Maroc, le passage de la frontière était stressant et je dessinais les gens qui attendaient, le douanier. Tout le monde s’est mis à rigoler, y compris le douanier. L’ambiance s’est détendue et on est passés ! »
Alors qu’il était encore étudiant aux arts déco, à Strasbourg, Yann a créé avec des amis une compagnie de marionnettes, les Zanimos, et a travaillé avec une autre (Amoros) utilisant des ombres chinoises. Depuis deux ans, il montre un spectacle tiré de « L’enfant d’éléphant », ce conte de Kipling qui lui a aussi inspiré un album. « J’ai créé les marionnettes avec Iko Madengar. Je les manipule, je joue de la guitare, je jongle… J’utilise plusieurs flèches. »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *