Au temps des diligences

Pendant des siècles, la poste aux chevaux du hameau de Saint-Fons fut un endroit très connu de Vénissieux. Notamment lorsque ses diligences étaient attaquées par des bandits de grand chemin !

« Écoutez, noble assistance / le récit d’un accident / arrivé il y a bien longtemps / à une grosse diligence / qu’était partie de Lyon / pour s’en aller en Avignon ». Le poète force un peu la rime, mais ses lecteurs sont suspendus à ses lèvres car des bandits se rapprochent. Arrivés sur la colline que l’on trouve après Saint-Fons, huit grands lurons arrêtent la diligence. Ils se sont noirci la figure, armés de bâtons et sans doute de fusils mais, bons princes, disent au conducteur et aux voyageurs de ne pas avoir peur. « Aussitôt ils escaladèrent / par-dessus le cabriolet, / bousculant malle et paquet, / de l’argent ils s’emparèrent ». Puis la troupe prend la poudre d’escampette, laissant la police refaite. L’affaire se passait en 1836, et fit un tabac dans les auberges de Lyon. Pourtant, ce n’était pas la première fois que la diligence était attaquée près de Saint-Fons. En 1799 déjà, une vingtaine d’hommes avait tendu un guet-apens au même endroit, détroussant les passagers de leurs bijoux et de leurs pièces d’or.

Mais pourquoi cette obstination à fondre sur Saint-Fons ? À l’époque, ce qui était un hameau de Vénissieux ne comptait qu’une poignée de maisons, un moulin, un étang, mais était surtout traversé par la grande route de Paris à Marseille, l’une des plus fréquentées de France. Sur sa chaussée circulaient les soldats, les migrants, les mendiants, des flots de marchandises, des gens comme vous et moi et aussi le courrier. Pour ce dernier, le roi Louis XI avait mis sur pied en 1464 un service spécial, la poste royale, qui fut autorisée en 1506 à prendre aussi en charge des voyageurs. La poste devint ainsi un service de diligences, ou plutôt de « malles-poste » ou de « Turgotines », du nom qui leur était aussi donné. Comme pour nos lettres du XXIe siècle, arriver le plus vite possible à destination constituait le challenge quotidien de ces monstres sur roues. Aussi, les deux, trois ou jusqu’à huit chevaux tirant l’équipage galopaient tout du long à une vitesse folle, plus de 15 km/h, jusqu’à atteindre l’épuisement. Pour ne pas perdre un temps précieux à attendre que les bêtes se reposent, elles étaient changées contre des chevaux frais, dans des relais de poste implantés tous les 15 à 20 kilomètres. Sur les 342 kilomètres séparant Lyon de Marseille, la poste royale disposait ainsi de 26 relais, dont celui de Saint-Fons, le premier que l’on trouvait sur la route après être sorti de Lyon.

Cette « poste aux chevaux » du hameau vénissian était constituée en 1695 d’un grand bâtiment sur un seul niveau, d’écuries, d’une grange à foin et d’un puits pour abreuver les chevaux. Elle fut par la suite agrandie pour devenir au début du XIXe siècle un édifice entourant une cour carrée, le plus imposant de tout Vénissieux, offrant des écuries en rez-de-chaussée et des chambres à l’étage, destinées à héberger les voyageurs. Le relais faisait ainsi office d’auberge, tenue en 1779 par un patron au nom presque tiré d’un conte pour enfants : Jean-Pierre Sautemouche. Il faut imaginer l’établissement bourdonnant d’activité, avec ses clients, ses servantes, ses palefreniers, ses cochers, et aussi ses « postillons » – des employés chargés de monter l’un des chevaux de l’attelage pour le faire aller plus vite, et que l’on reconnaissait à leurs grandes « bottes de sept lieues ». En novembre 1751, l’un de ces postillons passa de vie à trépas en plein exercice de son métier : « Le vingtieme du même mois », nous dit monsieur le curé, « a été inhumé Denis Bigot postillon de la poste de Lyon surpris de mort subite le jour precedent devant le logis de la poste de St Fond […] âgé d’environ 40 ans ».

Sur cette ruche règne un personnage haut en couleur et particulièrement aisé, le maître de poste. Comme Barthélémy et Jean Finet, que le roi Louis XIV désigne en 1695 pour tenir le relais. À l’image de tous leurs collègues, les Finet ont acheté la poste de Saint-Fons moyennant une grosse somme pour l’époque, 1 700 livres, ce qui leur permet d’avoir l’exclusivité des soins à donner au transport public de voyageurs, et d’être rémunérés par le roi à hauteur de 430 livres par an, soit quatre fois ce que gagne à l’époque un artisan de village. En échange, les Finet se sont engagés à tenir leur relais ouvert en permanence, et à proposer en tout temps « six chevaux servant a ladicte poste avec leurs selles et harnais ». En tant que propriété privée munie d’une délégation de service public, la poste de Saint-Fons passe ainsi de mains en mains au fil des ventes ou des successions, jusqu’à devenir au début du XIXe siècle la possession de Charles Mottard (1768-1851). Avec le développement économique de la France, les maîtres de poste sont désormais de véritables notables. Habitant Lyon mais détenant plusieurs maisons à Saint-Fons, Charles Mottard se trouve à la tête d’un des plus importants domaines agricoles de Vénissieux : vers 1830, il ne possède pas moins de 72 parcelles, totalisant 90 hectares. Ce bourgeois n’hésite pas à dicter sa loi à la municipalité de Vénissieux, mettant en 1832 tout son poids pour pousser au partage des terrains communaux, et réclamant au passage une part du gâteau. Mais la municipalité n’entendant pas le satisfaire, il menace le maire de pousser l’affaire jusque devant le Conseil d’État ! Bref, il se comporte comme le roi de Saint-Fons. Le royaume des Mottard ne dure pourtant pas éternellement. L’inauguration en 1855 du chemin de fer entre Lyon et Marseille provoque bientôt la fermeture de la poste aux chevaux, qui se mue en maison et en ferme, puis devient au XXe siècle un habitat insalubre. Elle a été détruite en 1968.

Sources : Gallica.bnf.fr, complainte La Turgantine. Archives de l’Isère, L 258. Archives du Rhône, 3 E 11447 (19/2/1695). Archives de Vénissieux, GG 5 et GG 7, plan et matrices du cadastre napoléonien, registres des délibérations municipales 1819-1850.

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