1935 : Ennemond Romand devient maire

Capture Romand
Le conseil municipal en 1935. Romand est le 2e à partir de la gauche au premier rang.

 

En ce temps-là le Parti communiste faisait peur. Ses opposants le représentaient sous la forme d’une brute sanguinaire, tenant un couteau entre les dents. Tout le contraire de ce qu’était Ennemond Romand. Ce fils de forgeron, né route de Vienne en 1886, inspirait d’emblée confiance. Il avait été ouvrier dans sa jeunesse, alternant les emplois de manœuvre et de monteur en métallurgie, avant de devenir représentant de commerce —un « courtier », comme on disait alors. Depuis, il ne quittait plus son costume d’employé modèle, et liait volontiers conversation avec les commerçants ou les petits rentiers plus enclins à voter à droite que pour un parti ouvrier. Contrairement à certains meneurs syndicaux, on ne l’avait jamais vu non plus prendre part à des bagarres à la porte des usines. Bien au contraire, Ennemond Romand était un homme posé, plus enclin à la joute politique qu’au coup de poing.

Son nom était apparu sur les bulletins de vote à l’occasion des élections législatives de 1924. Il briguait l’ancien siège de Francis de Pressensé, rien de moins ! A 38 ans et sans plus d’expérience que sa bonne volonté, il avait échoué. Idem cinq ans plus tard, à l’occasion des élections municipales de 1929 : les Vénissians ne lui avaient accordé que 99 voix, très loin derrière le socialiste (SFIO) Eugène Peloux, qui fut élu maire avec une large avance. Peloux effectua un remarquable mandat, construisant un nouveau groupe scolaire, celui du Centre, et la Maison du Peuple. Il partait favori pour un second mandat aux élections municipales de 1935. Sauf qu’en ce premier tiers du XXe siècle, la sociologie de la ville vivait une mutation radicale.

Au gros bourg agricole des années 1900 s’était substituée une ville industrielle forte de 16.000 habitants, dans laquelle les ouvriers représentaient 80 % des actifs. Des ouvriers que la crise des années 30 frappait de plein fouet, et qui prêtaient une oreille de plus en plus attentive aux membres du Parti communiste, né en 1920 d’une scission de la Section Française de l’Internationale Ouvrière (SFIO). Les communistes vénissians multipliaient les actions dans les entreprises, dans les associations et dans les moindres recoins de la vie quotidienne, en prenant par exemple la défense des locataires expulsés de leur logement, ou en s’élevant contre les licenciements et les blocages de salaires. Les élections municipales de 1935 allaient récompenser leur long travail militant.

Dimanche 12 mai 1935. A 6 heures du matin, les bureaux de vote ouvrent leurs portes. Le soir, le dépouillement des bulletins rend son verdict : bénéficiant du désistement du maire sortant Eugène Peloux, arrivé en mauvaise posture au premier tour, la liste d’Ennemond Romand obtient 1114 voix, contre 739 à ses opposant de la Liste d’intérêt communal et 415 à ceux de la Fédération républicaine. Pour la première fois de son histoire, Vénissieux passe au Parti communiste. Au parti on exulte, d’autant que Villeurbanne est, elle aussi, passée dans le camp de la faucille et du marteau. Le PCF emporte d’un coup deux villes de la banlieue lyonnaise, et pas des moindres. Le « grand soir » est enfin arrivé.

Mais au village, de bonnes gens s’inquiètent. Ils craignent un déferlement de Soviets. La fin de la propriété. Le vol des bijoux de famille. Dans les jours qui suivent l’élection, le préfet du Rhône reçoit des lettres anonymes rédigées dans un français approximatif : « Nous venons par la présente, vous signaler la liste des conseillers municipaux de Vénissieux qui à l’avis d’à peu près tous les électeurs sensés paraît malpropre [sic !]. D’abord un nommé Dupic, 1er adjoint, qui au mois de mai 1934 a été condamné à la prison pour coup et blessure. Turel qui je croix a aussi fait de la prison. Le maire, qui vit avec une femme sans etre marier. Donc voyez que la liste n’est pas propre ». Et de conclure, « même de vous Monsieur le Préfet, il dise qu’il vous feront la peau » !

Aussitôt, le préfet ordonne à la police d’enquêter, au cas où l’élection pourrait être invalidée. En pure perte, les dénonciations n’étant que calomnieuses. La seule prise des pandores est un nommé Belmondo, radié du conseil municipal car il n’avait pas l’âge légal de 25 ans le jour de l’élection mais seulement 24 ans et 11 mois… Un nouveau tour de scrutin organisé dans les semaines qui suivent le ramène illico au sein de la municipalité.

Parvenu à la tête de la ville, Ennemond Romand choisit Louis Dupic, un ouvrier de Berliet, comme premier adjoint. Il joue la carte de l’apaisement et s’efforce de lever les inquiétudes d’une partie des habitants : « Ceux qui craignaient pour nos finances, écrit-il dans l’hebdomadaire La Voix du Peuple (« organe régional du Parti communiste du Rhône »), se rendront compte, et toute la population de Vénissieux également, que des ouvriers peuvent fort bien administrer la commune ». Et de fait, Romand fait preuve d’une grande prudence dans la gestion de la ville. En construisant la Maison du Peuple, la municipalité précédente a lourdement endetté la commune, ce qui empêche les communistes de se lancer dans de grands projets d’équipements et les contraint à de sévères économies. Les subventions à la troupe de théâtre et à l’orchestre de la Maison du Peuple sont purement et simplement supprimées. On rogne, on taille partout où l’on peut, en évitant d’augmenter les impôts locaux. Cette cure d’austérité n’empêche pas la municipalité d’œuvrer pour le bien commun et surtout envers les plus démunis : elle embauche des médecins pour soigner les enfants des écoles, crée de nouvelles classes, vient au secours des chômeurs, étend l’éclairage électrique, etc. Sur un plan politique, elle rend compte de son action aux citoyens et sollicite leur avis sur tel ou tel projet en réunissant des « assemblées populaires » dans chaque quartier, donnant naissance à une démocratie participative. Elle intervient aussi dans les grands moments historiques, aidant les grévistes de l’été 1936, soutenant le gouvernement du Front Populaire et, de 1936 à 1939, réunissant toutes les forces vives pour combattre le fascisme et secourir les Républicains et les Brigades Internationales tout au long de la guerre d’Espagne.

Et puis, cette première municipalité communiste a aussi la couleur du temps des cerises. Elle multiplie les fêtes populaires, donnant un avant-goût des lendemains qui chantent… même si, le 14 juillet 1935, elle couvre la mairie de drapeaux rouges et oublie de hisser le drapeau tricolore !

Août 1939. A Moscou, Staline et un représentant d’Hitler signent un pacte de non-agression. Un mois plus tard, alors que la Seconde Guerre mondiale a éclaté, le président du Conseil Edouard Daladier dissout le Parti communiste. Notre ville se retrouve au cœur de la tourmente. Le 5 octobre 1939, le président de la République Albert Lebrun décrète que « sont suspendus jusqu’à la cessation des hostilités, les conseils municipaux des communes de Villeurbanne et de Vénissieux ». Destitué de son mandat de maire, Ennemond Romand est assigné à résidence à Saint-Symphorien-sur-Coise, et même un temps interné à la prison Saint-Paul, à Lyon. Il supporte très mal sa détention et meurt de maladie, le 8 février 1944, sept mois avant la libération de la Ville.
Le 2 septembre, le comité de Libération hisse le drapeau tricolore sur le balcon de la mairie, place Sublet. Le mois suivant, le préfet Yves Farge rétablit le conseil municipal de Vénissieux. Tout juste de retour d’Algérie, Louis Dupic devient le maire. Elu au suffrage universel en 1945, il deviendra sénateur en 1946.

Sources : Archives du Rhône, 3 M 1369, 1655, 1320. Journal La Voix du Peuple, 1934, 1935, 1938. Archives municipales de Lyon, 2 E 814.

Une pensée sur “1935 : Ennemond Romand devient maire

  • 26 juin 2015 à 22 h 50 min
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    Excellent article, cependant ce n’est pas l’école du Centre(1911) que Peloux inaugurera en 1934 le même jour que la Maison du peuple, c’est l’école Pasteur qui soit dit en passant, vient de recevoir une deuxième récompense pour sa mise en lumière.

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