Vénissieux, terra non grata

Ce n’est ni la personnalité ni le logement des grands-parents qui est en cause

Vénissieux est-elle digne de recevoir un jeune garçon de huit ans ? Non, a répondu le tribunal de grande instance d’Agen. Les grands-parents de Léon, qui souhaitaient l’accueillir chez eux pendant les vacances, accusent le coup. Il iront exercer leur droit de visite 360 km plus loin, au Cap d’Agde.

Cet été, Léon pourra passer une partie de ses vacances avec ses grands-parents vénissians. Mais pas à Vénissieux. En octobre 2015, le tribunal de grande instance d’Agen (Lot-et-Garonne ), s’appuyant sur une enquête sociale, a considéré que la Ville ne lui offre pas « un environnement sécurisant et équilibré ». Cette décision de justice est l’un des derniers épisodes d’un conflit familial qui déchire depuis près de trois ans la famille du jeune garçon, âgé de huit ans. Un conflit dont les origines sont notamment à chercher dans un drame. Deux mois après la naissance de Léon, en 2008, sa maman est hospitalisée pour un cancer. Elle décèdera en 2012.

En 2010, les parents se séparent d’un commun accord. En mars 2013, Franck, le père, policier de profession, quitte Lyon pour vivre avec son fils à Villeneuve-sur-Lot, dans le Sud de la France, afin de se rapprocher de ses propres parents. Les relations entre les grands-parents Tréméa – tous deux âgés de 76 ans – et leur ex-gendre commencent à se dégrader. En juillet 2013, les grands-parents entament une procédure juridique pour obtenir un droit de visite. Il leur est accordé en octobre 2015. Mais ils ne peuvent l’exercer que dans leur appartement du Cap d’Agde… ou à Villeneuve-sur-Lot.

Témoins à charge

Dans l’enquête sociale sur laquelle s’est appuyé le tribunal, il est plusieurs fois précisé que le père ne s’oppose pas au droit de visite des grands-parents maternels. À aucun moment, l’enquêtrice ne met en cause leur personnalité ou leur moralité. Leur logement de la rue Auguste-Renoir ? Rien à redire non plus : « une maison, dans un lotissement, avec jardin et deux chambres, dont une réservée aux enfants avec lits superposés. Des photos de famille sont accrochées au mur », détaille le rapport.

C’est donc bien la ville de Vénissieux en général, et le quartier en particulier, qui poseraient problème. Le père, présenté dans le rapport comme  » ultra vigilant sur le cadre familial », ne mâche pas ses mots : « Aux Minguettes (les tours sont situées à quelques mètres de l’entrée du lotissement, N.D.L.R.), il y a de la drogue, des voitures brûlées, des islamistes intégristes. Léon ne peut pas faire de vélo dans le lotissement […], je ne voudrais pas ajouter à sa fragilité un milieu qui pourrait le tirer vers le bas. »

Le rapport cite aussi deux policiers du commissariat de Vénissieux, qui s’expriment sous couvert de l’anonymat : « La Rue Auguste-Renoir se trouve sur le plateau. De l’autre côté du périphérique, c’est le Moulin-à-Vent ( c’est un peu mieux). Ici, tout est négatif, c’est le plateau ! C’est de pire en pire, on en apprend tous les jours. Il y a non seulement des dealers, mais des rodéos. C’est pas bon pour les gosses, même s’il y a des gosses qui y grandissent. Ici, il y a du travail pour les flics. Les flics y travaillent … mais aucun n’y habite. »

Un quartier tranquille

Du côté des grands-parents, c’est l’incompréhension. « Cela fait quarante ans qu’on habite ici. On a bien eu des petites bricoles par le passé, mais rien d’important. La seule chose dont je me souvienne, c’est qu’il y a des années on s’est fait voler des pétards au rez-de-chaussée, raconte Claude Tréméa. Je veux bien reconnaître qu’il y a des problèmes autour du lotissement. Mais je vais chercher mon pain dans la Zup, où ma femme a aussi son kinésithérapeute. Et je vois régulièrement mon médecin dans le centre commercial. Sans pour autant m’être fait agresser une seule fois ! »

Ce que ne contredira pas l’ancien médecin de la famille, désormais à la retraite. « La famille Tréméa habite aux Minguettes dans un quartier pavillonnaire avec des voisins pour la plupart arrivés là à la même époque, un quartier où tout le monde se connaît, où l’on se soucie encore de son voisin, a-t-il attesté par écrit à l’attention du tribunal. Je m’y suis toujours rendu volontiers, sans aucune réserve ni appréhension, de nuit comme de jour, ne fermant même pas ma voiture […] Je n’y ai jamais assisté à une scène de violence ou rencontré de dealer. »

Le maire de Vénissieux, Michèle Picard, qui connaît bien ce quartier pour y avoir vécu de l’âge de quatre ans à son départ de la maison familiale, ne décolère pas. Elle aussi évoque « un lotissement tranquille », où « les habitants, qui se connaissent tous, sont arrivés dans les années soixante-dix pour ne plus le quitter ». Avant d’assurer que « la Ville n’est pas plus dangereuse qu’une autre« , et que « les chiffres de la délinquance sont plutôt à la baisse, dans une ville où l’on ne nie pas les problèmes ».

« Un jugement qui fixe le lieu de la visite à domicile – pas d’un lieu d’habitation définitif – en se basant sur la ville, c’est une première », observe le maire. Et de poursuivre, agacée : « À travers ce jugement, c’est aussi l’image de la ville et de ses habitants qui est salie. Or, Vénissieux fait énormément de choses en matière d’éducation, de culture et de sport. Et je rappelle que trois sportifs vénissians vont partir aux Jeux olympiques. Il faut aussi montrer ce qui va bien. » Michèle Picard a par ailleurs indiqué qu’elle allait écrire au procureur et au directeur départemental de la sécurité publique.

En attendant le jugement en appel, dont la date n’a pas encore été fixée, les grands-parents Tréméa, courbent le dos. « Ce conflit est vraiment pesant. Les choses traînent depuis trop longtemps. Et puis à notre âge, les trajets deviennent fatigants. En fait, on veut juste pouvoir profiter de notre petit-fils pendant qu’on est encore en vie », soupire Claude Tréméa. Quant au principal intéressé, il reste selon le rapport social « un petit garçon équilibré, joyeux, ayant de bons résultats scolaires et qui pratique des activités sportives. »

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