
Photo Emmanuel Foudrot
En début de saison, lorsque les spectateurs du Théâtre de Vénissieux et de « Bizarre ! » ont eu en mains la nouvelle plaquette de La Machinerie, ils ont appris qu’il y aurait cette année plusieurs artistes associés. Diaty Diallo en faisait partie et la jeune autrice de Deux secondes d’air qui brûle, passionnant roman sur les violences policières paru au Seuil en 2022, était à l’affiche, ce 25 avril, de la programmation du festival Raffut.
« Duniému Bourobou, la directrice de La Machinerie, avait cette envie assez rare dans l’univers des projets culturels d’associer des artistes sur un temps plus long qu’une simple saison. » Dans la cour de « Bizarre ! », où elle doit se produire dans la soirée, Diaty Diallo nous parle de son parcours et de sa présence à Vénissieux.
« Il y a un peu plus d’un an, j’ai passé deux jours ici. J’ai rencontré l’équipe et les autres artistes, j’ai découvert Vénissieux. Je me suis baladée, j’ai pris des photos et ai discuté des enjeux de la programmation. Je ne l’avais jamais fait et j’ai trouvé excellent de mettre ainsi de l’horizon, de se rencontrer, de voir ce que les autres faisaient et comprendre ce qui pouvait résonner avec le territoire. »
Vénissieux ressemble à Atlanta
À cette époque, Diaty venait de rentrer des États-Unis. « J’ai trouvé beaucoup de similitudes entre Atlanta et Vénissieux. Ce sont deux villes industrielles, avec un chemin de fer et des usines très vieilles. »
Dans son roman, il est beaucoup question d’une pyramide où les jeunes aiment se réfugier. Or, il se trouve qu’un quartier de Vénissieux se nomme également ainsi. « Je suis partie d’une vraie pyramide, sur la place des Fêtes dans le 19e arrondissement de Paris, qui faisait partie du 1% artistique. J’avais vécu dans ce quartier et cet obélisque m’interpelait. Il est revenu sans que je le convoque. J’avais envie d’une chose bizarre, pour mettre du méta-ordinaire. »
Si elle se dit attachée à l’écriture « depuis toujours » et à la lecture aussi, Diaty ajoute : « Je n’étais pas pour autant un rat de bibliothèque ! » Sur l’écriture elle-même, elle commente : « Au début, j’écrivais pour rigoler mais je me prenais quand même au sérieux. J’ai tenu des blogs ados, des Skyblogs où tout le monde pouvait s’exprimer, quel que soit son rapport au français, parfois dans un langage texto. Ce que j’avais à dire n’était pas intéressant mais je le disais. Et puis, on se savait lu. Ce n’était pas des journaux intimes et je ne supportais pas de me relire. J’ai suivi des études d’arts plastiques et j’ai arrêté l’écriture avec le salariat et mes premiers contrats post-diplôme. Mon Master pro était sur les projets culturels dans l’espace public. »
En entrant dans l’associatif, Diaty reprend goût à l’écriture. On retrouve dans Deux secondes d’air qui brûle son amour de la langue, qui peut être tout à la fois poétique, savante et populaire. Pour elle, l’argot — y compris celui employé aujourd’hui par les jeunes — est « une langue de pirates, qui a ses codes ». Et ce sont tous ces ajouts qui rendent la langue toujours aussi vivante. Elle parle même de « prendre le risque d’écrire dans une langue hypervivante », laquelle peut « se paralyser, se momifier ».
Des Yvelines au 93
« Je viens du 93. Là, les phrases commencent parfois par la fin ou par le milieu. En analysant comment ma propre langue fonctionnait, j’ai entendu des accents, discerné des syntaxes, des rythmes dans la formulation des phrases. Je préférais étudier ainsi le langage populaire plutôt que le traduire par une série de wesh. Suivant les endroits, les termes sont différents. Ici, les élèves disent pix quand ils parlent des photos. On n’emploie pas ce terme dans le Nord. Il existe des spécificités régionales. La langue populaire a été popularisée par le rap. Même les bourgeois utilisent certains mots. »
Dans la présentation que l’on trouve d’elle sur Internet, il est précisé qu’elle a grandi entre les Yvelines et la Seine Saint-Denis. Quand on n’est pas Parisien, cela donne l’impression qu’elle a vécu dans une banlieue riche et une beaucoup plus populaire. « C’est vrai que le 93 est le département le plus pauvre de France mais ce stigmate ne décrit pas la réalité. La banlieue française est super vaste et la Francilienne est très pavillonnaire. Dans ce département complexe de la Seine Saint-Denis, existent quelques quartiers bourgeois et y vit une grosse classe moyenne. La mauvaise réputation est surtout une narration, une fiction que les médias dominants ont décidée. Ainsi, dans les Yvelines, j’ai grandi en cité HLM et j’étais en lotissement dans le 93. »
Quand on remarque qu’il y a peu de femmes dans Deux secondes, elle répond que, à part Aïssa au début et Hawa à la fin, « ce sont des personnages très discrets, comme les mamans, les voisines, qui ont un rôle très important. Le monde ne serait rien sans les femmes ! C’est la façon dont on est perçu qui crée le problème. »
Outre ce roman, Diaty a écrit de nombreux articles, deux pièces de théâtre et elle a contribué à un livre collectif, Sous nos regards (toujours au Seuil). « Nous avons interrogé une vingtaine de plaignantes dans des procès qui les opposaient aux géants de l’industrie du porno. Ce livre est très important pour moi et d’utilité publique, pour que ces femmes, qui ont subi des violences pornographiques, puissent avoir un espace de parole ininterrompu. »
À « Bizarre ! »
Le soir du 25 avril, à « Bizarre ! », Diaty a lu un texte qui était une commande de la revue féministe La Déferlante et une proposition de l’association Maestra, concernant les habitants de Pierrefitte-sur-Seine — une ville aujourd’hui rattachée à Saint-Denis. « Trop vétuste, leur copropriété a été abandonnée par les pouvoirs publics et ils devaient la quitter. Avec une autre artiste, Chouf, on nous a proposé une pièce sonore sur cette situation. Nous sommes restées une semaine là-bas à recueillir les paroles et de la matière. Nous avons créé un long poème à quatre mains. La Déferlante m’a ensuite demandé d’écrire sur le sujet « Habiter » et une fiction sur cette cité est sortie intuitivement. Histoire de faire archive là où on efface nos vies systématiquement ! Et de nourrir cet imaginaire politique. »

À « Bizarre ! », lors de sa lecture « Les âmes vivantes des grandes aigrettes ». Photo Emmanuel Foudrot






























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