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Portraits

Erdal Yagbasan : la revanche par l’imaginaire

Scénariste de formation, agent technique de métier, Erdal Yagbasan est resté de son propre aveu un grand enfant. Il est aussi un conteur passionné, auteur de trois romans fantastiques destinés à la jeunesse.

Photo Emmanuel FOUDROT

« Je suis un peu timide, vous savez, prévient-il en voyant arriver le photographe et son gros matériel. Puis Erdal Yagbasan s’assoit dans un fauteuil orange de la médiathèque, se met à raconter. Et la timidité s’envole. Il parle avec les mains : elles s’ouvrent, lobent un ballon invisible, dessinent des vaisseaux au-dessus des rayonnages. Derrière les lunettes, le regard s’allume, sourire en coin. Le décor lui convient : à quelques mètres, deux étagères portent l’écriteau « SF-Fantasy ». Son rayon fétiche, celui des mondes parallèles, qu’il fréquente moins en lecteur qu’en bâtisseur.

L’histoire commence loin d’ici. Né en Turquie en 1970 dans une famille de six enfants, Erdal Yagbasan arrive à quatre ans avec sa famille dans un petit village de Bourgogne entre Auxerre et Montargis. À la toute fin des années quatre-vingt, à 19 ans, il rejoint un frère et une sœur déjà installés à Vénissieux, débute comme soudeur plastique et ne repartira plus. Habitant du quartier Maurice-Thorez depuis 1996, il se dit bien dans sa ville et compte y rester.

Sa porte d’entrée dans la fiction, c’est le cinéma. D’abord le fantastique et la SF, en salle avec les copains puis, une fois marié, quasiment un film chaque soir à la maison. « C’était l’époque des cassettes. J’étais incollable sur la culture ciné. » Il suit une école de scénariste par correspondance, écrit un premier texte de quarante pages, mais se persuade vite « qu’il faut être riche pour être connu. »

« La vérité existe, mais elle ne suffit pas »

En 1997, il rencontre le producteur lyonnais Vincent Michaud avec qui il tourne un court-métrage, Les cheveux dans le vent. C’est l’histoire d’une petite Indienne en quête d’une sépulture pour rejoindre le royaume des siens. Au générique : son fils, sa nièce, presque toute la famille. Il en tirera un roman en 2024, Cheveux dans le vent : la résilience des âmes (Éditions Muse).

En 1998, Erdal Yagbasan confie un scénario à un producteur. La suite, il la résume sobrement : il s’estime plagié par une pointure du cinéma, toujours en vogue. S’ensuivent dix années de procédure judiciaire puis l’abandon, qu’il assume : « J’ai été blacklisté, alors j’ai laissé tomber pour épargner mes enfants. » Mais pas question de lâcher l’écriture : « Je me disais que j’avais la chance d’avoir ce don, que je devais l’entretenir. » La blessure donne alors naissance à un thriller politique et psychologique, The World of Tomorrow, sorti début 2026. Son bandeau résume ce que l’affaire lui a appris : « La vérité existe. Mais elle ne suffit pas. » « Cette histoire appartient au passé, relativise-t-il. Elle m’a blessé, bien sûr, mais elle m’a aussi appris quelque chose sur la vérité, le silence et la nécessité de continuer à créer. Mon secret, c’est de prendre ce que j’ai vécu de difficile et d’en faire quelque chose de positif. »

« L’imagination, c’est la mienne »

Dont acte. Entre 1998 et 2000, il écrit en 18 mois — dont un chez lui en solitaire pendant les vacances — The soccer interplanétaire sous forme de scénario. « Beaucoup de gens m’ont dit que c’était plutôt un conte pour enfants, sourit-il. Sans doute, mais je suis moi aussi resté un grand enfant. » Un quart de siècle plus tard, le conte deviendra roman après quatre mois de réécriture. Paru le 7 septembre à compte d’auteur aux Éditions Les 3 Colonnes, son « bébé » suit Junior, adolescent fou de football cloué dans un fauteuil roulant, qui retrouve dans un univers virtuel, face à une intelligence artificielle aux ambitions troubles, la course, le dribble et la liberté.

L’IA, justement. Erdal Yagbasan en a fait son adversaire de fiction, sans cacher que la vraie l’a assisté dans son travail. ChatGpt a mis en page les couvertures et s’est acquittée de la « mise au propre » du texte — mais sous étroite surveillance. « Je lui disais à chaque fois : ‘tu ne changes pas l’idée ni les dialogues’. Elle a fluidifié mon texte, corrigé des erreurs, c’est tout. L’imagination qui a permis d’écrire The soccer, c’est la mienne. » Pour les années à venir, il s’interroge toutefois : « à terme, je crains qu’on se retrouve sans personne pour inventer des histoires. Mais l’intelligence humaine sera toujours supérieure à l’intelligence artificielle. »

Cent fois sur le métier…

En attendant, l’agent technique du stade du Merlo d’Oullins-Pierre-Bénite — où il officie depuis 2016 — tient son rituel. Entre 15 et 21 heures, week-ends et jours de repos, il s’installe à son bureau, écouteurs vissés aux oreilles pour écouter variété, rap ou RnB, en fonction de l’émotion à rejoindre. « Pour moi, écrire, c’est entrer dans un monde avec son propre rythme. La musique m’aide à ouvrir cette porte. […] Écrire me détend, même s’il est dur, parfois, de n’écrire que deux lignes en trois jours. »

Marié, père de trois enfants, la famille reste son camp de base : « La simple présence de mes enfants m’aide dans les moments difficiles. » Depuis la sortie du livre, on l’invite à parler aux jeunes ; il dit oui à chaque fois. « Ils ont souvent de beaux projets, j’aime beaucoup les aider. Transmettre, c’est important. » Et dans son prochain livre, c’est encore la jeunesse qui tiendra le haut de l’affiche. Jade la terrienne racontera l’histoire d’une fille de boxeur embarquée dans une lutte pour sauver la Terre avec le concours d’un personnage venu du futur.

Avant de partir, il s’adosse aux rayonnages de l’allée SF-Fantasy, coude posé sur une étagère, sourire discret. Et résume sa trajectoire en une phrase : « Il ne faut jamais baisser les bras, jamais abandonner ses rêves. »

The World of Tomorrow, 2026, amazon.fr – 15,81 €.
The soccer interplanétaire, 2025, Éditions Les 3 Colonnes – 17 €.
Cheveux dans le vent : la résilience des âmes, 20224, Éditions Muse, amazon.fr – 21,99 €.

 

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