Vie et destin de Françoise Piot

Elles représentent la moitié de l’humanité. Et pourtant, les historiens sont restés longtemps silencieux sur leur passé. Fenêtre ouverte sur la vie des femmes au 18e siècle, à travers le portrait de Françoise Piot, une Vénissiane ordinaire.

La Blanchisseuse, Jean-Siméon Chardin, années 1730

Enfin l’enfant paraît. Nous sommes à Heyrieux, le 18 mai 1741. La sage-femme le prend dans ses bras, le regarde et proclame : « C’est une fille ! ». Elle s’appellera Françoise, comme sa marraine, et portera bien sûr le nom de son père, Piot. Pendant toute son enfance, la petite Françoise Piot est élevée par sa mère. Elle la suit dans tous ses déplacements, à la maison et aux champs, habillée comme une femme dès ses deux-trois ans, et apprend peu à peu les rudiments de la vie domestique : préparer les repas, s’occuper de ses jeunes frères et sœurs, travailler au jardin, garder la vache et les quelques moutons de la famille, bref tout ce qu’il faut pour tenir une maison. Aller à l’école ? Ah cela non ! Ses parents n’en voient pas l’utilité et n’en ont pas les moyens. En son temps, à peine 15 % des filles suivent l’enseignement de l’instituteur du village, et elle ne sera pas du nombre. Une chose, cependant, va changer son destin : vers 1746, ses parents quittent Heyrieux pour s’installer à Vénissieux. Le père Piot, maçon de profession, a probablement voulu saisir les opportunités de chantiers qu’offre ce village aux portes de Lyon et en plein développement. Dès lors, la vie de Françoise Piot prend une autre direction que celle qui lui avait été tracée. Devenue adolescente, au lieu d’être placée comme la plupart des jeunes filles, en tant que domestique chez des gens de la ville, Françoise apprend un métier : elle sera « blanchisseuse et ravaudeuse » – autrement dit, elle lavera le linge des Vénissians dans la mare ou sur les bords du Rhône, et réparera leurs vêtements usagés. Ainsi, elle pourra gagner sou par sou l’argent destiné à sa future corbeille de mariée, son « trousseau » : plus il sera garni, et plus riche sera son mari. Année après année, Françoise amasse ainsi son pécule, jusqu’à atteindre 1288 Livres, une petite fortune, et attend le galant. Elle voit ses amies se marier les unes après les autres, toutes vers 24-26 ans, mais elle reste sur le côté.

Ça y est ! Françoise Piot a enfin trouvé chaussure à son pied. Le « dix septième janvier de l’an mil sept cent soixante et quatorze », alors qu’elle approche des 33 ans, elle épouse Antoine Sublet, « sellier et bourrelier demeurant en cette paroisse ». Comme elle, son époux exerce un métier artisanal : elle a donc peut-être suivi les élans de son cœur, mais a surtout voulu faire son nid dans le même milieu social que celui de sa famille. Ses parents, tous deux décédés, n’étaient plus là pour choisir son mari à sa place ; par contre, son frère aîné a eu son mot à dire : « ladite épouse [dépendant] de l’autorité et consentement de son frere yci présent », a eu soin de préciser le curé. Ainsi allait le sort des femmes en ce 18e siècle : filles, elles étaient entièrement soumises aux volontés de leur père ; orphelines, elles passaient sous l’autorité de leurs frères ; mariées, elles entraient sous la tutelle de leur époux. Elles étaient, aux yeux de la loi et de leurs contemporains, d’éternelles mineures.

A présent qu’elle est mariée, Françoise va vivre comme toute femme au foyer, trimant du matin jusqu’au soir aux tâches domestiques, aux soins du jardin et à élever ses enfants. A peine neuf mois après ses noces, elle accouche de son premier bébé, Pierre. Trois autres suivront, Jeanne en 1776, Françoise en 1777 et Claudine en 1780, soit quatre gones en tout : exactement le nombre moyen d’enfants par couple dans la France d’Ancien Régime. Pourtant, sa vie ne se réduit pas aux travaux ménagers, loin s’en faut. Son mari a l’intelligence de l’autoriser à poursuivre son métier artisanal. Or, Françoise a de l’or dans les mains. De « ravaudeuse » qu’elle était au moment de son mariage, elle devient une tailleuse d’habits très appréciée dans le voisinage, tant et si bien qu’elle prend à son tour des jeunes filles en apprentissage dans son atelier : comme la Brondillante Marguerite Payet en 1781, qu’elle garde à ses côtés pendant trois ans pour lui apprendre « à coudre et blanchir ». Françoise Piot n’est pas la seule à Vénissieux à se retrouver à la tête d’une boutique ; un peu partout au village, des femmes se lancent dans des activités artisanales ou commerciales, comme Marguerite Charreyre, « tenant boutique en petite épicerie », ou Françoise Poulet, disposant d’un beau trousseau de mariage qu’elle a « gagné en achettant et revendant, commerce que luy a permis de faire son dit père ». Le travail féminin est à ce point répandu qu’un prêtre italien de passage à Lyon en est tout étonné : « Les femmes y ont les principaux emplois », raconte-il ; « elles vendent, invitent les [clients] à acheter, leur montrent poliment les marchandises, comptent l’argent, bref les maris et les pères servent de commis et de garçons de boutique ». Devenue ainsi un pilier fondamental de sa famille, Françoise prospère de plus en plus, au point qu’en 1785 son commerce irrigue les boutiques des communes voisines en articles à la mode, « dentelles, mousselines, coton, indiennes [des tissus imprimés], fil et coiffures, jupes et jupons ». En 1804, vient pour elle le temps du veuvage. A ce stade, certaines femmes choisissaient de rentrer dans les ordres, comme la Vénissiane Jeanne Comte, une sœur franciscaine. Mais prendre le voile était plutôt réservé aux femmes de la noblesse ou de la bourgeoisie et, de toutes façons, en ces lendemains de la Révolution française il n’était plus question de couvents. Françoise resta donc dans sa maison, où elle vécut ses dernières années en compagnie de sa fille aînée et de son gendre, un artisan bourrelier. Elle s’est éteinte à Vénissieux le 10 décembre 1809, à l’âge de 68 ans.

Sources : Archives de l’Isère, 5 E 190/1. Archives du Rhône, 3 E 11462 à 11481, 4 E 5385 et 5389. Archives de Vénissieux, GG 3 à GG 8.

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