Jean-Marc Legrand : la musique à sa portée

 

Partition : voilà un mot à la connotation musicale évidente mais qui s’emploie également en informatique pour la division d’un espace de stockage en zones indépendantes. Et voilà donc un mot qui convient doublement à Jean-Marc Legrand. Cet ingénieur de formation, musicien depuis toujours, est devenu éditeur de partitions tout en gagnant sa vie grâce à l’informatique.
“Cela fait dix-huit ans qu’on est à Vénissieux, commence-t-il en nous accueillant, avant de lâcher : je ne suis pas originaire de la région, je suis un Parisien de nulle part. J’ai démarré mes études à Paris puis me suis inscrit à Centrale à Lyon, où j’ai rencontré ma femme. De 1996 à 2010, j’ai travaillé dans le pétrole. Nous voulions vivre en maison et, à Lyon, c’était mort. Nous avions envie aussi d’être dans un milieu métissé. Vénissieux est très bien !”

Son autre vie débute à quatre ans, avec le premier violoncelle qu’on lui place entre les bras. “Je suis d’une famille de musiciens. Ma mère jouait du piano, mon père de la flûte à bec et mes sœurs ont aussi pratiqué la musique. J’ai été l’élève de Roger Loewenguth qui, avec son frère Alfred, a créé une école de musique à Paris, en 1970, et l’OJAL, l’orchestre de jeunes d’Alfred Loewenguth. On y commençait comme poussin à 4 ans et on le quittait à 16. J’en ai fait partie jusqu’à mes 16 ans et, tous les ans, on jouait dans une salle Pleyel remplie jusqu’en haut. En plus, on gravait un 33 tours vinyle du concert et j’en possède toute la collection. Ma deuxième sœur et moi, nous avons gardé ce truc-là, la musique, comme quelque chose d’indispensable. À Paris, j’allais souvent rue de Rome, à la librairie musicale La Flûte de Pan, où je passais des après-midi entières à feuilleter les partitions. Je faisais aussi des arrangements de morceaux pour le petit orchestre de la paroisse. Et je transcrivais les valses de Chopin pour les instruments qu’on avait. C’est ainsi que j’ai commencé à composer, à l’âge de 15 ans. Mais c’est un métier à part entière. Quand on a des fulgurances, il faut que la plume aille aussi vite que ce que vous avez en tête. Et c’est toujours quand vous éteignez la lumière ! Ce ne sont que des notes. Quand vous avez une page, c’est cool mais si je veux écrire pour un quatuor à cordes, il faut donner de la consistance, construire une architecture et c’est un vrai boulot.”

Jean-Marc poursuit l’étude du violoncelle jusqu’à 22 ans et deux ans après, en 1995, commence celle de la viole de gambe. “À Rouen, j’avais un super prof, Catherine Cuny, qui me l’a enseignée. Je joue aussi un peu de théorbe et j’ai continué la musique en amateur à l’AMA, l’association des musiciens amateurs, qui a un partenariat avec l’école de musique de Vénissieux. L’école nous a prêté une salle pour répéter et, en échange, lors d’auditions de musique de chambre, nous avons joué des pièces dans lesquelles on intégrait des élèves. L’AMA est aussi une façon de leur montrer qu’il y a une vie après l’école et que nous accueillons tous les musiciens de tous les niveaux.”

La crise la quarantaine
“Je bossais à Arkema — NDA : un groupe de la chimie — puis à l’IFP, l’Institut français du pétrole, comme formateur et en 2010, à 40 ans, je me suis dit qu’on n’a qu’une vie. J’ai fait ma crise et j’ai tout largué pour me consacrer à ce que j’estimais être mon métier de prédilection : les éditions musicales.”

Jean-Marc fonde donc In Nomine. Une fantaisie musicale ? Pas si sûr. “J’ai créé à côté une activité en informatique pour me permettre de manger. Je continue les deux en parallèle, plus la musique de chambre à travers l’AMA.” Il se fait une fierté de n’utiliser que des logiciels libres et propose des services de gravure à d’autres maisons d’édition.

Il commence à publier, avec In Nomine, une série de pièces pour viole de gambe. “La musique ancienne d’avant Bach est mon dada, avoue-t-il. J’ai une prédilection pour le XVIe siècle.” À l’âge de 14-15 ans, Jean-Marc découvre le gambiste autrichien Nikolaus Harnoncourt, également théoricien, et le musicologue Jean-Claude Malgoire et tombe amoureux — ce sont ses propres mots — de cette musique. “Le Stabat Mater de Vivaldi m’a parlé. Tandis que la musique romantique ne me touche pas du tout.”

In Nomine possède plusieurs collections : une de textes originaux “pour éditer ce qui ne l’est pas, ce qui relève vraiment de l’archéologie”, une de transcriptions “pour créer un répertoire qui n’existe plus à partir de sources anciennes” et une pour les compositeurs d’aujourd’hui et la musique contemporaine. Ainsi, Dans la forêt de Brocéliande de Vincent Magnan, qui enseigne le violoncelle à l’école de musique de Vénissieux. Ajoutons une collection de livres de musicologie (et un peu de littérature) et une autre de fac-similés. “Je photographie les sources, les nettoie et les publie sous forme de fac-similés, c’est-à-dire une copie de l’original.”

Dans les résolutions 2019 qu’il s’est fixées, Jean-Marc voudrait se consacrer un peu plus à la viole de gambe et mettre de la cohérence dans le catalogue d’In Nomine. Mais comment ordonner ce qui relève de la passion ? Il parle déjà d’un livre de théorie musicale à l’usage des jazzmen, de ses envies d’éditer tout à la fois la musicologie d’aujourd’hui et de rééditer des manuscrits anciens pour qu’ils redeviennent des outils de travail et ne soient pas trop chers, passer du vieux français au français d’aujourd’hui. Il évoque même une notice en vieux gallois dénichée au fin fond d’une bibliothèque, avec “cette impression d’être dans Kaamelott.” Il traque ses sources, comme celle du Stabat Mater de Pergolese qu’il voudrait rééditer.

Même si cela paraît trop romantique et que Chopin l’a déjà mise en musique, la rêverie est devenue pour Jean-Marc Legrand un atout indispensable.

www.editionsinnomine.com

Une pensée sur “Jean-Marc Legrand : la musique à sa portée

  • 10 février 2019 à 9 h 07 min
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    L’édition musicale de nos jours c’est osé ! Bravo Jean-Marc. Belles passions !

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