Fuir les nazis à tout prix

En 1940, la débâcle française devant les troupes allemandes provoque un afflux massif de réfugiés à Vénissieux.

Ils sont arrivés en pleine nuit. Des centaines, peut-être des milliers de soldats français, hagards, exténués, affamés, n’ayant qu’une seule idée en tête : fuir le plus loin et le plus vite possible les armées nazies déferlant sur la France. Direction le sud, via la Nationale 7 qui traverse notre ville. Mais avant de poursuive leur chemin, ils se jettent sur Vénissieux, et ne font pas dans la dentelle. Les boulangeries et les maisons sont vidées de leurs provisions, les voitures confisquées, parfois sous la menace. Celles des habitants, et celles de la foule immense de civils qui, eux aussi, tentent d’échapper à la Wehrmacht. « La route est encombrée de troupes, camions, voitures, cyclistes qui tous descendent dans le midi », raconte un envoyé de la mairie. En ce 17 juin 1940, la France connaît la pire débâcle de toute son histoire.

L’on pensait pourtant que les fortifications de la ligne Maginot empêcheraient l’ennemi de passer. C’était sans compter avec la perfidie d’Hitler et de ses généraux. Après huit mois d’une « drôle de guerre » presque sans combats, le 10 mai 1940 l’Allemagne lance une offensive générale et envahit les Pays-Bas, le Luxembourg et la Belgique, pourtant neutres, afin de contourner les défenses françaises. Succès garanti. Notre armée et les troupes anglaises sont balayées en deux temps-trois mouvements. Les populations civiles, elles, paniquent totalement. Au fur et à mesure que les nazis avancent à travers la France, les habitants du Nord, de la Picardie, de la Champagne, puis très vite de la région parisienne, du Val de Loire, de la Bourgogne, s’enfuient comme si le diable les poursuivait. En train pour ceux qui le peuvent, en voiture, en charrettes, à vélo ou même à pieds lorsque l’essence vient à manquer, sur des routes saturées par une marée humaine. En quelques semaines, huit à dix millions de personnes se lancent sur les chemins de l’exode, presque le quart du pays !

Dans le flot, voici Joseph Crouvezier, un ancien combattant de 14-18, parti de son village de Bleneau, dans l’Yonne, à près de 300 kilomètres de chez nous ; Madame Brouette et sa fille, venues de Reims, en Champagne ; Mohamed Debouche, un Parisien du 18e arrondissement. Et une multitude d’autres, qui s’arrêtent à Vénissieux. Combien sont-ils exactement, à y trouver refuge ? Les archives, très incomplètes, recensent 170 personnes issues des régions comprises entre la Saône-et-Loire et la frontière belge, plus 120 Alsaciens Lorrains, et encore 224 Belges et Luxembourgeois. Soit au total 514 adultes et enfants de tous âges et de toutes conditions sociales. Mais ils sont forcément bien plus nombreux, sans doute un millier et peut-être davantage.

Pour ces déracinés par la guerre, l’existence s’avère d’abord très difficile. Ils ont quitté leurs domiciles en emportant un minimum d’affaires et quelques jours de vivres, et se retrouvent complètement démunis. Alfred Bitche, un contrôleur de la SNCF à Metz, n’a plus rien : chez lui, « tout a été pillé ou vendu par les Allemands ». Même chose pour Marie Genevaux, une institutrice de Moselle : « meubles pillés par les Allemands ». Et bien sûr, ils n’ont plus de toit. On les loge donc où l’on peut, dans les écoles, à la cure, dans les baraquements des usines, la « cité marocaine », le dépôt du chemin de fer, et dans des appartements loués à des habitants ou prêtés gratuitement, par solidarité : ainsi M. Katchaubey loue deux pièces avec eau et électricité rue Germaine, à Parilly, pour 150 francs par mois. Plus tard, l’État vient en aide aux réfugiés, qu’ils soient Français ou étrangers, en leur versant une allocation journalière de 15 francs par chef de famille, et de 10 à 12 francs par personne à charge. Mais il les surveille aussi étroitement, craignant que des espions nazis se soient infiltrés parmi eux. Barbe Birnbaum, une Luxembourgeoise âgée de 64 ans, l’apprend à ses dépens : fichée comme « très dangereuse » par les services de police, elle est suspectée d’avoir dénoncé « tous les Luxembourgeois auprès des autorités allemandes » durant la Première Guerre mondiale, et est probablement déportée dans l’un des camps du sud de la France.

« Les exilés sont pour beaucoup des ouvriers qualifiés ou des cadres. Du coup, les entreprises vénissianes les embauchent à tour de bras. »

Arrive le 22 juin 1940, la défaite française et l’armistice imposé par Hitler. La France se retrouve divisée en plusieurs secteurs, dont la zone occupée par les nazis, dans la moitié nord du pays, et la zone « libre », dans la moitié sud, laissée aux mains du gouvernement de Vichy. Les réfugiés sont alors autorisés à rentrer chez eux. Mais seule une partie prend le chemin du retour, car nombre d’entre eux préfèrent rester à Vénissieux, en zone non occupée. Leur installation à long terme se trouve facilitée par le fait que les usines de notre ville manquent d’ouvriers, près de deux millions de soldats français étant prisonniers en Allemagne. Or les exilés sont pour beaucoup des ouvriers qualifiés ou des cadres. Du coup, les entreprises les embauchent à tour de bras : la SNCF, les Aciéries de Longwy, Berliet, ou encore la Société Industrielle Générale de Mécanique Appliquée (SIGMA), une usine fabricant des moteurs d’avions, qui à elle seule accueille au moins 111 Belges et Luxembourgeois en mai-juin 1940. Pour ceux-là, Vénissieux devient leur nouvelle patrie. Et certains comptent sûrement des descendants parmi les Vénissians d’aujourd’hui.

Sources : Archives du Rhône, 4 M 304 et 654. Archives municipales de Vénissieux, 4 H 105/2.

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