Décrochage scolaire : comprendre avant d'agir

On estime à 140 000 le nombre de jeunes qui, en France, quittent le système scolaire sans diplôme ni qualification dès leurs 16 ans. À Sembat-Seguin, le proviseur a fait appel aux psychologues du CRESS de Vénissieux pour aider les enseignants à éviter ces décrochages afin que chaque lycéen sorte avec un diplôme en poche.
Les causes du décrochage sont multiples et propres à chaque jeune : une intériorisation de l’échec qui remonte parfois à l’école élémentaire, une souffrance scolaire qui s’aggrave au collège, une orientation subie. Vient un élément déclencheur et c’est le décrochage… que certains vivent d’ailleurs comme un soulagement. Mais pour les proviseurs des lycées, un élève qui décroche, c’est toujours un échec : pour l’élève lui-même mais aussi pour les équipes administrative et éducative de l’établissement.
A la cité scolaire Sembat-Seguin, on a fait appel au CRESS de Vénissieux, le Centre de Recherche et d’Éducation Sport et Santé. « On a voulu mettre en évidence les difficultés des élèves, notamment de ceux qui sont en bac professionnel, et aider les enseignants à s’adapter, précise M. Castano, le proviseur. Car toutes les évaluations faites dans n’importe quel lycée en zone d’éducation prioritaire montrent qu’il existe un écart important entre ce que les enseignants attendent des élèves et les compétences dont ils disposent réellement. »
C’est dans ce cadre qu’Amandine Lépine, doctorante en psychologie, a été chargée de mener une étude auprès des élèves de quatre secondes « bac professionnel » du lycée Marc-Seguin : T.U. (technicien d’usinage), M.E.I. (maintenance des équipements industriels), S.E.N. (systèmes électroniques numériques) et E.E.E.C (électrotechnique, énergie, équipements communicants).

Ce programme a été défini en deux parties : la première concernait la prise en charge des classes du LP, la seconde la prise en charge individuelle des élèves ayant des besoins éducatifs particuliers. En parallèle, une étude semblable était menée au lycée d’enseignement général Saint-Just à Lyon ; un lycée qui affiche un taux de réussite au bac supérieur à 95%. Amandine Lépine explique : « Les entretiens se sont déroulés de manière individuelle dans les établissements : pendant les heures de cours à Marc-Seguin et en dehors des cours pour les élèves de Saint-Just. On a demandé aux lycéens de résoudre des épreuves cognitives. D’autres épreuves étaient relatives au jugement moral. »
Dans la première série de tests, trois situations ont été proposées. La première avait pour but d’identifier la manière dont chaque jeune interrogé classait des données et les critères selon lesquels il les ordonnait. L’autre situation, dite de « décentration », visait à étudier la capacité du jeune à se représenter un autre point de vue que celui qu’il pouvait directement observer. Enfin, la troisième situation dite de « conservation du volume spatial » permettait entre autres d’identifier la capacité du lycéen à réaliser des opérations.

Résultats ? Si, au lycée Saint-Just, les élèves n’ont pas montré de grande difficulté, il n’en est pas allé de même au LP Marc-Seguin : « Ces jeunes ne font pas preuve d’abstraction, constate la psychologue. Ils n’arrivent pas à généraliser les formules mathématiques apprises à des situations différentes de celles proposées en classe. Ils récitent et reproduisent les contenus scolaires sans les comprendre. Ils se situent dans une position d’échec où les obstacles paraissent insurmontables, ce qui engendre une baisse de l’estime de soi et de motivation. Cependant, on a constaté que certains élèves mettent en place des procédures de compensation qui leur permettent d’avoir des résultats plutôt satisfaisants. »
Quant aux épreuves concernant le jugement moral, leurs résultats s’avèrent aussi préoccupants. « On s’est rendu compte que ces jeunes ont peu élaboré les notions de règle et de justice, ce qui les place dans une position d’hétéronomie, qui est l’inverse de l’autonomie. Pour eux, les règles ne servent pas à la régulation entre individus : elles sont plutôt vécues comme coercitives, c’est-à-dire qu’elles relèvent de la contrainte. Dès lors, on constate deux types de comportement différents : soit ils font preuve d’une soumission effective à l’autorité, soit ils adoptent des comportements de rébellion. Ces jeunes testent donc constamment le cadre imposé par l’institution scolaire afin d’éprouver sa solidité. Quant aux enseignants, ils font le maximum mais il faudrait que leurs compétences soient adaptées et que, dans le cadre de leur formation continue, ils puissent suivre des modules spécialisés. Il est important qu’ils posent un regard lucide sur les connaissances de chaque élève et qu’ils aient des outils pour évaluer leur niveau. »
Anne et Jean-Luc, respectivement professeurs de français/anglais et de maintenance des équipements industriels, connaissent bien ces questions de décrochage. « En seconde Technicien d’usinage, les élèves ressentent leur filière comme non choisie. La plupart n’ont pas de projet. Résultat, sur les quinze scolarisés au départ, il en reste quatre. Alors qu’en S.E.N. (systèmes électroniques numériques), les élèves ont majoritairement choisi cette filière professionnelle. Ils ont été sélectionnés sur dossier et leur projet est davantage construit, avec des objectifs de parcours. Ils peuvent donc se projeter de manière positive, ce qui entraîne une plus forte motivation. Pour l’instant, aucun n’a décroché. »
Pour ces enseignants, le passage du bac professionnel non plus en deux ans mais en trois ans a été une énorme erreur. « On a manifesté contre… Nous regrettons vraiment la disparition du BEP, qui a été remplacé par une simple certification. Même si les élèves ne la réussissent pas, ils poursuivent en terminale et la plupart échouent au bac. Le CRESS nous a permis de comprendre les difficultés de ces élèves. Mais il faut dire aussi que beaucoup d’entre eux habitent les mêmes quartiers, qu’ils ont toujours été en échec, qu’ils sont passés par trois ou quatre collèges… Pourtant, ils ont de grandes qualités humaines. Pour moi, ils ont besoin de bienveillance. »
A la suite de cette étude du CRESS, des recommandations ont été faites aux enseignants pour rendre réaliste l’objectif d’obtention d’un diplôme professionnel avant la sortie de l’établissement : travail en groupe, entretiens individuels…

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