Un air d’opéra souffle sur Vénissieux

“L’Opera nell’opera”va entraîner des amateurs Vénissians dans tous les recoins de la maison lyrique. Complémentaire, “L’Opéra à l’école” amènera les artistes à l’intérieur des classes.
Les petits livres rouges s’entassent ici et là. Nous ne sommes pas à Pékin mais bien à Lyon. Et les ouvrages en question sont les livrets des opéras qui ont été montés successivement sur la scène lyonnaise, tous reliés en rouge. Ils font partie du spectacle que travaillent en ce moment des élèves de 4e du collège Paul-Éluard de Vénissieux, dans le cadre du projet “L’Opera nell’opera”. Lequel fait suite aux deux étapes réussies de “Kaléidoscope” qui, sous l’impulsion de Serge Dorny, le directeur de la maison lyrique, avait réuni professionnels et amateurs venant de Vénissieux, d’Oullins et des pentes de la Croix-Rousse.
“L’Opera nell’opera” part du même principe. Des Vénissians (élèves de l’école de musique et collégiens d’Éluard et Triolet, danseurs de la compagnie Second Souffle, personnes venant avec le centre social des Minguettes) et des Lyonnais des pentes de la Croix-Rousse (amenés par des centres sociaux, associations, régie de quartier, épicerie sociale et solidaire, etc.) vont travailler sous la direction de professionnels, tels la chorégraphe Julie Desprairies, la scénographe Juliette Barbier et le musicien Nicolas Bianco. En tout, ils seront quelque 200 amateurs. Les représentations finales, du 20 au 22 septembre prochains, s’inscriront dans le cadre de la Biennale de la danse. Elles seront déambulatoires et permettront au public d’accéder à d’autres lieux de l’Opéra que la salle de spectacle.
Retour aux élèves d’Éluard qui, séparés en plusieurs groupes, ont investi tout à la fois la salle des machines, le bureau du directeur financier et quelques toilettes (pas pour des besoins naturels mais bien pour le spectacle final). Ils sont pour l’instant en répétition mais bientôt, ils seront au point : aussi, leurs actions seront filmées les 14, 15, 30 et 31 mai, pour être projetées lors des représentations. Les élèves ne pourront sans doute pas tous être là en septembre, les classes étant forcément modifiées par la nouvelle année scolaire.

La théorie des dominos
Sur les couvertures des petits livres rouges, les titres donnent une idée de l’immensité du répertoire lyrique : “La Flûte enchantée”, “Ariane à Naxos”, “La Vie parisienne”, “Katia Kabanova”, “Eugène Onéguine”, “La Dame de pique”, “Le Roi malgré lui”, “L’Orfeo”, “Falstaff”, “Le Couronnement de Poppée”, “Le Songe d’une nuit d’été”…
Les collégiens ont trop à faire pour se rendre compte des univers magiques auxquels une simple lecture peut donner accès. Pour l’heure, ils sont occupés à placer les livres debout sur leurs bases, en volutes qui traversent le couloir, pénètrent dans le bureau du directeur financier et grimpent jusque sur son bureau.
“C’est prêt ?” demande Julie Desprairies. “Vas-y !” Dans le bureau, l’élève pousse le premier livre qui, en basculant, pousse le suivant qui pousse le suivant qui tombe à terre… mais à 2 cm du livre le plus près. “Recommencez”, les exhorte la chorégraphe. Les jeunes replacent les 5-6 livres sur le bureau et recalculent mieux la chute de celui qui est au bord.
“Allez-y”. La rangée s’abat sur le bureau, un livre tombe, pousse le premier sur le sol. Comme des dominos rouges, chaque livret bascule le suivant. Et voilà précipités, culs par-dessus têtes, Tchaikovski, Offenbach, Verdi et Monteverdi, Janacek, Chabrier, Britten et Richard Strauss. Les collégiens, ravis, se rendent compte que leurs calculs sont exacts et que l’ensemble est du plus bel effet. Serge Dorny, qui passe par là, suit le mouvement d’un œil amusé.
“Allons voir l’autre groupe”, préconise Julie. Nous quittons le 9e étage et apprenons au passage que l’Opéra en compte 18, du -5 au +12. Descendant les niveaux, nous admirons au passage les décors de Michael Levine pour le “Parsifal” mis en scène par François Girard. Dans les grandes profondeurs de l’Opéra, la salle des machines est un lieu auquel le public n’accèdera pas en septembre. Il ne pourra voir le travail des jeunes que grâce à un film. Et ici, pour l’instant, c’est une autre paire de manches. La salle des machines n’a attiré que des garçons, sans doute à cause de son nom. Des garçons dont on sait l’équilibre studieux bien plus fragile que la tripotée de bouquins quelques étages au-dessus ! Eux aussi ont aligné les livres rouges.
“Qu’est-ce que vous avez fait tout ce temps ? s’étonne Julie. Vous avez glandé ou quoi ? Avec les filles en haut ça marchait !” Elle se radoucit : “Là, c’est une bonne idée, il faut juste essayer pour voir si ça fonctionne.” Le premier bouquin est poussé mais ici et là, il y a quelques ratés et, chaque fois, un élève est obligé d’aller pousser le livre suivant qui n’a pas été entraîné. Il y a encore du boulot mais ils y arriveront.
Fin de la séance. Les élèves se retrouvent dans le hall de l’Opéra. “On ne connaissait pas beaucoup, explique un groupe de filles. Mais ça donne envie de voir des spectacles. Même si ce qu’on a fait va être filmé, on viendra quand même en septembre voir à quoi ça ressemble.” “J’ai l’impression d’être une artiste”, ajoute l’une d’entre elles. “Pas moi”, répond une autre. Sur le travail lui-même, elles précisent : “On a mis du temps pour le faire… Deux heures… Avec des essais à chaque fois. Chacun faisait sa partie. Pour un truc qui va durer 30 secondes. Mais c’était utile, ça valait la peine !”

De l’extérieur vers l’intérieur
Au moment où ils partent, un autre groupe pénètre dans l’Opéra : il s’agit d’Azdine Benyoucef et de ses danseurs de la compagnie Second Souffle. Il a travaillé avec Ghislain Lenoble en 2006. “Nous allons suivre Julie pour la mise en scène des tableaux et j’ai travaillé quelques chorégraphies avec les garçons”, précise-t-il.
Pendant que les danseurs procèdent aux étirements dans le hall de l’Opéra, Juliette Barbier vient leur parler des costumes. “Le rouge est présent dans le bâtiment et ce serait bien que des parties de vos vêtements soient jaunes, oranges ou roses, explique la scénographe. Ensuite, vous deviendrez monochromes par déshabillage ou échange. On ne va rien acheter, tout récupérer.”
Julie Desprairies va à présent les faire bouger “de l’extérieur vers l’intérieur” et leur propose de se servir des piliers du péristyle et des vitres. “Essayez de trouver quelque chose de chorégraphique dans la silhouette qui se détache du pilier, qui soit hiéroglyphique. Le corps s’inscrit dans le noir de la colonne, comme une silhouette qui se détache.”
La matinée a été pour la chorégraphe un va-et-vient entre l’artistique et la discipline, avec les collégiens. On sent que la pression retombe, qu’elle va pouvoir se consacrer à l’artistique avec des personnes qui comprennent son vocabulaire. Et c’est là aussi que réside toute la saveur de cet “Opera nell’opera” : le projet n’a rien d’une ouverture à sens unique, qui ne bénéficierait qu’à un public qui ne connaît pas l’institution. Les professionnels doivent adapter leur discours en fonction des personnes et se remettre en cause à longueur de journée.

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