1981 : "l'été chaud" des Minguettes révèle la problématique banlieue à la France

L’été chaud de 1981 a surpris la France. Pour la première fois, des voitures brûlent, jeunes et forces de l’ordre s’affrontent violemment. La problématique banlieue, cocktail explosif de discrimination, d’injustice et d’avenir sacrifié, fait irruption sur la scène nationale sur fond de crise de l’emploi. Plus rien ne sera comme avant. En 1983, la Marche des Beurs, née à Monmousseau, arrive triomphalement à Paris. Les Minguettes deviennent le laboratoire national de la Politique de la Ville. Trente ans après, le quartier a beaucoup changé. Les changements urbains sont impressionnants. Mais les sentiments mêlés de discrimination, d’injustice et d’avenir sacrifié n’ont pas pour autant disparu.

Été 1981. Les Minguettes, quartier sorti des champs à peine 20 ans plus tôt, vont vivre le premier “été chaud” de France. Dans cette appellation, la température estivale ne joue en rien : la ZUP est le théâtre d’affrontements entre les jeunes et les forces de l’ordre. Deux mois auparavant, les Français ont élu le socialiste François Mitterrand à la présidence de la République. Un gouvernement d’union de la gauche est en place et l’espoir de changement est immense. Mais la crise économique est là, qui frappe de plein fouet, en particulier les communes populaires.  En 1976, un conseil municipal extraordinaire tirait déjà la sonnette d’alarme. En 1978, R-VI, l’un des principaux employeurs de la ville, supprime 5 000 emplois.
L’augmentation du chômage des jeunes, en particulier issus de l’immigration, ajoute au mécontentement. En France, plus de la moitié des chômeurs ont moins de 25 ans. On imagine combien ils sont à Vénissieux, où vivent quelque 15 000 jeunes de moins de 14 à 25 ans.  “Il y a aussi la nationalité qui fait du tort”, assure en mars 1980 un jeune Vénissian, Yasid, dans le magazine municipal, “Vénissieux infos, spécial jeunes”. “Quand on apprend que je suis Algérien, on me dit très souvent qu’il y a beaucoup de candidats et que j’ai peu de chances. (…) Ce qui est terrible, c’est que personne n’est à l’abri du chômage. Ceux qui ont du travail aujourd’hui ne sont pas sûrs d’en avoir demain.” Ajoutez à cela des équipements sociaux et culturels longtemps promis par les pouvoirs publics mais laissés à la seule charge de la Ville, une délinquance en forte hausse, et vous obtenez un contexte social bouillant.
Alors que Vénissieux était passée de 20 000 habitants au début des années cinquante à plus de 75 000 en 1975, la population décroît rapidement. Entre 1975 et 1982, la cité perd quelque 10 000 habitants : les classes moyennes quittent les Minguettes pour les communes de la périphérie. Certaines tours se vident de leurs occupants, les bâtiments se dégradent, ajoutant à la ghettoïsation des lieux.
Et puis il y a aussi la question de la “double peine”, qui cristallise aussi la colère des enfants d’immigrés. Nés en France, ils sont, en cas d’infraction à la loi, susceptibles de recevoir les mêmes condamnations que n’importe quel autre citoyen. Mais ils risquent en plus l’expulsion vers le pays d’origine de leurs parents. “Comment accepter d’être né sur le sol français, écrit Catherine Panassier*, de vouloir vivre comme un Français et lorsque l’on commet une faute, d’être puni comme un Français, mais aussi puni comme un étranger et envoyé dans un pays qui n’est pas le sien mais celui de ses parents ? Pour les jeunes de la seconde génération qui ne connaissent pas ou peu le pays dont ils ont la nationalité, l’expulsion vers le pays d’origine est particulièrement difficile à vivre, et est vécue comme une double peine.” Après une grève de la faim menée par trois hommes, dont le père Christian Delorme, le candidat François Mitterrand promet, s’il est élu président de la République, une réforme de l’ordonnance de 1945. Une promesse qu’il tiendra dans la foulée de son élection.

Plus de 200 voitures brulées
En 1981, Mokrane Kessi – qui est aujourd’hui conseiller municipal – a 17 ans. Il se souvient d’un quartier animé, solidaire, mais dont les habitants souffrent de l’image qu’on a d’eux en dehors des Minguettes. “On avait parfois le sentiment que l’on ne pouvait pas descendre dans le centre de Vénissieux, assure-t-il. On sentait une certaine animosité entre les deux quartiers. C’était, en quelque sorte, la cité des immigrés contre la ville des blancs.”
C’est dans ce contexte qu’au cours de l’été 1981, éclatent les premières violences. “Nous avons constaté une augmentation du nombre d’incendies de voitures dans le quartier Monmousseau, raconte Claude Dilas, alors adjoint au maire, socialiste. Toute une série d’événements met le feu aux poudres. L’activité policière se renforce, ce qui exacerbe les tensions. Le quartier monte doucement, mais sûrement, en pression.”

La colère prend le dessus. Plusieurs nuits durant, les rodéos de voitures volées se multiplient. Elles sont ensuite brûlées : on en comptabilisera, à la fin du mois de septembre, plus de 200. Jeunes et CRS s’affrontent, souvent dans une violence inconnue jusqu’alors, et sous les yeux de la presse nationale. Pour Vénissieux, les images sont désastreuses et marqueront longtemps les esprits dans toute la France. D’abord dépassées, les forces de l’ordre finiront par mettre en place des barrages systématiques aux abords des tours.

“On s’en sortira en réhabilitant la ZUP”
Les responsables politiques ne prennent pas forcément la mesure du malaise. Marcel Houël, le maire, estime dans une interview au journal télévisé d’Antenne 2, qu’ “on s’en sortira en réhabilitant d’abord cette ZUP des Minguettes, en la rénovant et en améliorant les conditions d’habitation de cette ville dans la ville”. “Ce n’était pas ce que nous demandions, estime aujourd’hui Mokrane Kessi. Nous voulions simplement être traités comme n’importe quels citoyens. Marcel Houël a vécu ces violences comme une attaque personnelle ; d’ailleurs, notre principal interlocuteur, c’était son premier adjoint, Guy Fischer, et pas le maire lui-même, que l’on a peu rencontré.” “Nous avons été dépassés par les événements, concède Claude Dilas. Marcel Houël ne voyait qu’une seule réponse possible, une réponse policière. Moi-même, j’ai essayé de calmer les choses sur le terrain mais je dois admettre que je ne les avais pas senti venir, j’ai été débordé par l’ampleur de la contestation.”
“Je n’ai pas totalement été surpris par ces événements, même si je ne pouvais pas en imaginer les formes, la période et l’impact, au delà de l’instant en question, affirme pour sa part Marcel Notargiacomo, alors responsable du service municipal de la jeunesse créé un an plus tôt. Ces événements ont progressivement pris racines, à partir du milieu des années soixante-dix. Ils étaient l’expression d’une mal-vie à relier à la crise économique profonde qui s’est installée en France au début des années soixante-dix : chômage avec ses cohortes de difficultés financières, sociales, culturelles pour des familles… Cette crise a amputé le pari pris aux Minguettes pour un type d’urbanisme et des formes de mixités sociales et culturelles qui se voulaient porteurs de promesses de mieux vivre, et de mieux vivre ensemble. Elle a impacté le lancement de la politique de la Ville et une nouvelle réflexion quant à la question de l’urbanisme, marquée notamment par la démolition de trois tours à Monmousseau en 1983.”
1983, qui voit également se former la fameuse Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, devenue “Marche des Beurs” dans les médias. Après la blessure du jeune Toumi Djaidja par des policiers, des habitants du quartier Monmousseau lancent l’idée d’une longue marche à travers la France. Au départ, à Marseille, les marcheurs sont 32. À l’arrivée, à Paris, ils sont plus de 60 000. Une délégation rencontre le président de la République, François Mitterrand. Les marcheurs obtiendront la possibilité d’une carte de séjour et de travail valable 10 ans. “Cette marche, c’est encore une grande fierté aujourd’hui, observe Mokrane Kessi. La preuve que l’on peut faire de belles choses. Des portes se sont ouvertes ; à nous de les ouvrir un peu plus.”

* in “Les Minguettes, un marqueur national de la politique de la Ville : retour sur les années 1980 et zoom sur la Marche pour l’égalité”, publication pour le Grand Lyon et Millénaire 3

4 pensées sur “1981 : "l'été chaud" des Minguettes révèle la problématique banlieue à la France

  • 12 juillet 2011 à 13 h 39 min
    Permalink

    Adjoint au maire de Vénissieux à l’époque, témoin sur le terrain, j’ai lu avec attention le dossier signé Grégory Moris ““Minguettes 1981” dans le numéro 492 du journal “Expressions”.
    Un dossier bien ficelé, bien qu’il ne soit pas simple de relater en deux pages ce que l’on a appelé “l’été chaud de 1981 à Vénissieux” ; une lecture qui m’a permis de me rejeunir de trente années.
    La construction de ce dossier, appuyée sur quelques témoignages, permet de situer l’événement, décrit, résume la situation du moment, les raisons. Une situation qui, ne pouvant être comparée à aujourd’hui, lui ressemble pourtant beaucoup en de nombreux points. Pour autant, toute analyse faite aujourd’hui sur de chauds événements vieux de trente ans, même valable, ne peut être fiable à 100%.
    Par ailleurs, à la lecture de certains témoignages, on peut être attiré à conclure que Marcel Houël, maire de l’époque, s’est trompé, n’a pas su gérer la situation, qu’il aurait été dépassé… qu’en penserait-il aujourd’hui s’il était encore là pour témoigner ??
    Mais encore, à la lecture du dossier, disons en conclusion de cette lecture qu’on apprend que deux élus seulement ont su faire face, alors que d’autres ont également été en “premières lignes”.
    Roger Bourdeleau

  • 12 juillet 2011 à 13 h 39 min
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    Adjoint au maire de Vénissieux à l’époque, témoin sur le terrain, j’ai lu avec attention le dossier signé Grégory Moris ““Minguettes 1981” dans le numéro 492 du journal “Expressions”.
    Un dossier bien ficelé, bien qu’il ne soit pas simple de relater en deux pages ce que l’on a appelé “l’été chaud de 1981 à Vénissieux” ; une lecture qui m’a permis de me rejeunir de trente années.
    La construction de ce dossier, appuyée sur quelques témoignages, permet de situer l’événement, décrit, résume la situation du moment, les raisons. Une situation qui, ne pouvant être comparée à aujourd’hui, lui ressemble pourtant beaucoup en de nombreux points. Pour autant, toute analyse faite aujourd’hui sur de chauds événements vieux de trente ans, même valable, ne peut être fiable à 100%.
    Par ailleurs, à la lecture de certains témoignages, on peut être attiré à conclure que Marcel Houël, maire de l’époque, s’est trompé, n’a pas su gérer la situation, qu’il aurait été dépassé… qu’en penserait-il aujourd’hui s’il était encore là pour témoigner ??
    Mais encore, à la lecture du dossier, disons en conclusion de cette lecture qu’on apprend que deux élus seulement ont su faire face, alors que d’autres ont également été en “premières lignes”.
    Roger Bourdeleau

  • 12 juillet 2011 à 13 h 39 min
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    Adjoint au maire de Vénissieux à l’époque, témoin sur le terrain, j’ai lu avec attention le dossier signé Grégory Moris ““Minguettes 1981” dans le numéro 492 du journal “Expressions”.
    Un dossier bien ficelé, bien qu’il ne soit pas simple de relater en deux pages ce que l’on a appelé “l’été chaud de 1981 à Vénissieux” ; une lecture qui m’a permis de me rejeunir de trente années.
    La construction de ce dossier, appuyée sur quelques témoignages, permet de situer l’événement, décrit, résume la situation du moment, les raisons. Une situation qui, ne pouvant être comparée à aujourd’hui, lui ressemble pourtant beaucoup en de nombreux points. Pour autant, toute analyse faite aujourd’hui sur de chauds événements vieux de trente ans, même valable, ne peut être fiable à 100%.
    Par ailleurs, à la lecture de certains témoignages, on peut être attiré à conclure que Marcel Houël, maire de l’époque, s’est trompé, n’a pas su gérer la situation, qu’il aurait été dépassé… qu’en penserait-il aujourd’hui s’il était encore là pour témoigner ??
    Mais encore, à la lecture du dossier, disons en conclusion de cette lecture qu’on apprend que deux élus seulement ont su faire face, alors que d’autres ont également été en “premières lignes”.
    Roger Bourdeleau

  • 12 juillet 2011 à 13 h 39 min
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    Adjoint au maire de Vénissieux à l’époque, témoin sur le terrain, j’ai lu avec attention le dossier signé Grégory Moris ““Minguettes 1981” dans le numéro 492 du journal “Expressions”.
    Un dossier bien ficelé, bien qu’il ne soit pas simple de relater en deux pages ce que l’on a appelé “l’été chaud de 1981 à Vénissieux” ; une lecture qui m’a permis de me rejeunir de trente années.
    La construction de ce dossier, appuyée sur quelques témoignages, permet de situer l’événement, décrit, résume la situation du moment, les raisons. Une situation qui, ne pouvant être comparée à aujourd’hui, lui ressemble pourtant beaucoup en de nombreux points. Pour autant, toute analyse faite aujourd’hui sur de chauds événements vieux de trente ans, même valable, ne peut être fiable à 100%.
    Par ailleurs, à la lecture de certains témoignages, on peut être attiré à conclure que Marcel Houël, maire de l’époque, s’est trompé, n’a pas su gérer la situation, qu’il aurait été dépassé… qu’en penserait-il aujourd’hui s’il était encore là pour témoigner ??
    Mais encore, à la lecture du dossier, disons en conclusion de cette lecture qu’on apprend que deux élus seulement ont su faire face, alors que d’autres ont également été en “premières lignes”.
    Roger Bourdeleau

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