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Jacqueline Sanlaville : une vie de militante

Grande figure vénissiane, Jacqueline Sanlaville nous a quittés ce 18 août. Elle aurait eu 94 ans le mois prochain. Pour lui rendre hommage, nous republions ce portrait de février 2022, dans lequel elle évoquait la guerre, les combats menés contre toutes les injustices. Et clamait haut et fort son amour pour sa ville.

“Si je suis ce que je suis, c’est grâce à Marguerite Carlet !” remarquait Jacqueline Sanlaville. Ce n’est pas un hasard si Michèle Picard, lors de la cérémonie qui célébrait la libération de Vénissieux, le 2 septembre dernier, associait les deux noms, ceux de Marguerite et de Jacqueline, dans son hommage à cette “militante communiste, syndicaliste, citoyenne engagée, fidèle à toutes les commémorations”, disparue le 18 août.

C’était il y a un an et demi. Jacqueline Sanlaville nous avait reçus dans son appartement du Centre et avait préparé des coupures de presse et photos retraçant le militantisme vénissian, auquel elle participa activement. Dont un article sur Marguerite Carlet, membre du comité de libération de la ville en 1944 et première adjointe. “Elle était aussi secrétaire de l’Union des femmes françaises. Beaucoup d’adhérentes habitaient Vénissieux, dont ma maman. Pendant la guerre d’Indochine, tous les samedis, on faisait signer des pétitions aux femmes, à la demande de Marguerite. J’avais 16 ans. Plus tard, à peu près au même âge, ma fille défilera contre la guerre au Vietnam.”

Jacqueline gardait en mémoire ce que fut son parcours, avec ses luttes, sa vie de famille et des chants. Une vie qui, ajoutait-elle, n’avait pas été “un long fleuve tranquille”.

“Je suis née à Vénissieux et j’y reste. J’adore cette ville. Cela fait 81 ans que l’on a une mairie communiste, dirigée en outre par une femme, et c’est bien ! Fernand Grenier, un ministre communiste, a donné le droit de vote aux femmes. J’ai commencé à voter à 21 ans et je continue à le faire.”

Jacqueline a une dizaine d’années pendant l’occupation allemande. “Ces derniers temps, le confinement, les queues devant les magasins, les gens qui rouspètent et dévalisent les rayons, tout cela m’a replongée dans mon enfance. Nos files d’attente étaient de trois ou quatre heures. Les tickets de rationnement ont duré jusqu’en 1948. Et il y a eu les bombardements alliés. Pendant les alertes, on allait au Cluzel, qui était alors un champ. Souvent, elles se déroulaient vers 23 heures, nous partions en chemises de nuit, on s’entraidait entre voisins.”

Le père de Jacqueline, un cheminot, et son frère sont résistants. “J’étais la quatrième sur cinq enfants et nous habitions la cité PLM, avenue Jean-Jaurès, rebaptisée rue de la Mutualité par la municipalité pétainiste. On s’éclairait à la lampe à pétrole. Nous, les enfants, on voyait passer du monde à la maison et on ne devait rien dire. Pendant un an et demi, il n’y a pas eu d’école. Elle a rouvert en 1944.”

Banette et Planchon

Le 16 avril 1948, un drame éclate à bord du train Lyon-Le Croisic. Suite à une surchauffe, deux cheminots, grièvement brûlés, restent à leur poste jusqu’à ce que le convoi soit stoppé, après avoir traversé la gare de L’Arbresle, évitant tout danger aux voyageurs. Transportés à Grange-Blanche, Marcel Banette décède dans la soirée et Louis Planchon le lendemain.

“Banette et Planchon habitaient rue Isaac. Planchon avait deux filles qui allaient à l’école avec moi. Tous deux étaient communistes et, à leur mort, la section de Vénissieux a lancé une campagne d’adhésion. Il y avait longtemps que je voulais faire quelque chose et c’est là que j’ai adhéré au parti communiste, en juin 1948.”

À cette époque, les frères de Jacqueline, plus âgés, se rassemblent avec des copains sur deux bancs de pierre pour se raconter leurs histoires. “On les appelait la bande des Marronniers mais ce n’était pas des voyous. Mon futur mari, Georges Sanlaville, arrivait de Villefranche et s’était installé, depuis 1941, au square André-Lebon. Il s’est mis à les fréquenter.”

Le mariage entre Jacqueline et Georges se déroule en 1951. “Je faisais des doubles journées. Après 9 heures passées à La Spécia, une usine de produits chimiques, je militais.” Au fil des années, Jacqueline et son mari se battront contre les guerres coloniales d’Indochine et d’Algérie, pour le pouvoir d’achat, la retraite, la Sécurité sociale, le Mouvement de la paix, la libération des Rosenberg et d’Angela Davis, contre la haine des étrangers… Des combats qui résonnent encore aujourd’hui. D’autant que Georges prit des responsabilités politiques et présida l’ARAC (Association républicaine des anciens combattants) et le jumelage Vénissieux-Oschatz.

Si, enfant, elle avait tu les activités familiales dans la Résistance Fer, Jacqueline continua à cacher qui venait chez elle. “En ces temps-là, Jacques Duclos, Benoît Frachon, Georges Marchais, Gustave Ansart, Georges Cogniot ne pouvaient aller à l’hôtel. On les hébergeait. Nous avons aussi accueilli Manolis Glezos, le communiste qui avait arraché le drapeau nazi sur l’Acropole pour le remplacer par un grec. Arrivés au pouvoir, les colonels l’ont condamné à la prison. Nous l’avons reçu à sa sortie. Comme nous avons reçu des responsables des guerres de libération d’Indochine et d’Algérie.”

“Je pleure et je sais chanter”

Si la vie de Jacqueline n’avait pas toujours été simple, elle rétorquait : “Je pleure et je sais chanter”.

“Ma grand-mère, qui est morte de la grippe espagnole, avait une très belle voix. Je me souviens, quand j’avais 5-6 ans, des repas familiaux finissant toujours en chansons, sur des airs de Berthe Sylva. Elle était venue à la Maison du peuple en 1939 et nous l’avions vue. On se rendait quelquefois au spectacle — Jean Lumière, Rina Ketty, Le Pays du sourire — et au cinéma éducateur, avec les films de Tarzan ou de Charlie Chaplin. Nous n’allions pas à Lyon car on ne pouvait pas se payer le tram. Tous les samedis, il y avait un bal gratuit et les Jeunesses communistes organisaient aussi dans tous les quartiers le Refrain des rues. Je me contentais d’écouter mais on m’a poussée sur les planches et j’ai chanté Les Roses blanches. J’ai été désignée pour aller en finale à la Maison du peuple mais j’ai refusé.”

Ce goût pour la chanson, Jacqueline l’exerçait à la Chorale populaire de Lyon, puis au Parellier et à la chorale Debussy.

Elle était fière de ses deux enfants, de ses quatre petits-enfants et de ses quatre arrière-petits-enfants. Et aimait rappeler le souvenir de ceux qu’elle avait côtoyés, de Marguerite Carlet à Louis Dupic, envoyé dans les mines de sel en Algérie sous l’occupation. Elle évoquait aussi Georges Roudil, premier adjoint de Dupic, que sa déportation à Buchenwald avait rendu sourd. “Revenus à Vénissieux, ces gens ont créé des écoles, des logements… Ils ont fait de Vénissieux ce qu’elle est : une ville bien.”

Malicieuse, elle citait André Gide : “Quand je cesserai de m’indigner, j’aurai commencé ma vieillesse.” Autant dire qu’elle ne la commença jamais !

2 Commentaires

1 Commentaire

  1. Mermier

    5 septembre 2023 à 14 h 42 min

    Merci pour ce joli et émouvant témoignage . Une belle leçon à retenir.

  2. Barzasi

    5 septembre 2023 à 8 h 20 min

    Merci pour cet article Jacqueline nous manque, elle était une militante de toujours, fidèle du conseil de quartier du centre elle nous aidait de son expérience et chantait “le temps des cerises” à chaque occasion festive.

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