Retraites : les raisons de s’inquiéter

Initialement prévue pour début 2019, la réforme du régime des retraites annoncée par Emmanuel Macron, notamment un système de retraite par points, fait l’objet d’une importante contestation. Les détracteurs du projet estiment qu’il aura pour conséquences de diminuer le niveau général des pensions et de dégrader les droits des travailleurs, en particulier des plus précaires et des femmes.
La journée de grève interprofessionnelle du 5 décembre rassemble un nombre inédit d’organisations syndicales, politiques et associatives et elle est largement soutenue dans l’opinion publique. Le 28 novembre, une semaine avant la journée de grève, l’institut de sondage IFOP révélait que 64 % des Français trouvaient la mobilisation justifiée. Cette proportion s’élevait à 68 % des femmes et à 74 % des 18-34 ans. Pour ce qui est des catégories sociales, 82 % des ouvriers, 78 % des salariés du public et 72 % des employés interrogés dans cette enquête soutenaient cette grève.
En s’appuyant sur un partenariat avec un collectif d’économistes qui met en ligne des éléments de compréhension de cette réforme, Expressions propose un dossier pour permettre d’y voir plus clair sur un sujet qu’on ne peut pas réduire à des mesures techniques : un système de retraite est avant tout un choix de société.

1 – Quels sont les principes du système actuel ?

Il repose sur un principe simple : celles et ceux qui ont travaillé toute leur vie se voient assurer, passé l’âge de la retraite, un niveau de vie proche de celui de leur fin de carrière, en tout cas supérieur au seuil de pauvreté. Alors que la retraite a longtemps été une période de dénuement, elle est désormais un temps de la vie à part entière. Ce système est aujourd’hui à l’équilibre et remplit, en moyenne, cet enjeu de mise en Sécurité sociale. Il est cependant très imparfait : il amplifie les inégalités femmes-hommes qui existent dans le monde du travail, il est complexe et défavorable à celles et ceux qui changent de statut ou de secteur en cours de carrière, et fixe des objectifs d’âge et de durée inatteignables pour la plupart des salariés. Il est imparfait, mais contrairement à des systèmes mixtes public-privé comme aux USA, il permet de limiter fortement la pauvreté des seniors, ailleurs parfois contraints de travailler jusqu’à près de 80 ans.

2 – Pourquoi Emmanuel Macron veut-il une réforme ?

En perspective, il y a la volonté de baisser la part des dépenses publiques pour les retraites, qui représente aujourd’hui 14 % du PIB. L’Union européenne dit qu’on ne doit pas dépasser 12 %. Or, sous l’effet de l’augmentation de l’espérance de vie, dans 30 ans, les personnes de plus de 65 ans seront six millions de plus qu’aujourd’hui, et représenteront 26 % de la population, au lieu de 20 % aujourd’hui. C’est pour ça que le gouvernement souhaite une réforme « systémique » de nos retraites : il souhaite mettre en place des mécanismes qui incitent fortement les gens à rester dans l’emploi après 62 ans, qui pourrait rester l’âge de départ, mais avec une pension basse. L’objectif est d’inciter les gens à partir à 65 ou 67 ans. Pour cela, il faut passer du système actuel à une autre logique, avec une retraite par points et un gel des ressources.

3 – En quoi cette réforme est-elle différente des précédentes ?

Jusqu’à maintenant, les réformes successives ont rendu plus difficile l’accès à une retraite d’un niveau correct. Elles ont allongé la durée de travail nécessaire pour avoir une retraite à taux plein et reculé l’âge de départ à 62 ans. Elles ont aussi rendu plus longue la période qui détermine le salaire pour calculer la retraite. Avant, c’était les 10 meilleures années, maintenant c’est 25 ans, les deux tiers de la carrière. Pour tous ceux qui vivent la précarité, les CDD à répétition ou les temps partiels, cela rend plus difficile de bénéficier d’une bonne retraite.

4 – Concrètement, comment fonctionnerait un système par points ?

Au lieu de travailler 43 ans pour avoir une retraite complète, vous cotisez, et avec ces cotisations, vous achetez un certain nombre de points. La valeur en euros du point pour le calcul de la pension n’est connue qu’au moment du départ en retraite. Cette valeur est unique pour la totalité des régimes de retraite : salariés, agents du public et non-salariés. En conséquence, plus le taux de cotisation sera bas, moins j’accumulerai de points durant ma carrière et plus ma retraite finale sera faible. Autre inconnue, qui fait s’insurger les opposants à cette réforme : le gouvernement ne dit pas comment sera décidée la valeur du point ni quelle pourrait être sa valeur. Un risque évident, c’est que la valeur du point soit revue à la baisse au gré des politiques budgétaires des gouvernements.

5 – Comment ça marche dans les pays ayant déjà adopté une retraite à points ?

En Allemagne, quand on gagne le salaire moyen, autour de 3 300 euros, on gagne un point dans l’année. Ce point permet aujourd’hui de recevoir 32 euros de retraite mensuelle. La durée légale du travail étant de 45 ans, en multipliant, cela représente 1 440 euros de retraite. Soit un peu moins de la moitié du salaire moyen allemand. Aujourd’hui en France, les pensions tournent autour des deux tiers du salaire. Dans le système à points allemand, si une personne gagne les deux tiers du salaire moyen, elle n’a que deux tiers de points pour l’année. Les réformes de ce type dans les autres pays européens (Allemagne, Italie, Suède) ont eu pour effet de faire nettement baisser le niveau de la retraite par rapport au salaire d’activité.

6 – Est-ce que ma retraite va baisser avec la réforme ?

D’après les annonces actuelles, oui. D’une part, le gel des ressources est défini par le gouvernement comme un objectif en soi, d’autre part, le système par points rendra la diminution des pensions automatique avec l’augmentation de l’espérance de vie.

7 – Faudra-t-il travailler plus longtemps pour avoir sa retraite ?

En avril dernier, la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, rappelait « la nécessité de travailler plus dans le futur afin de financer notre système de protection sociale ». C’est le principe de la réforme : chacun serait « libre » de partir à 62 ans, mais avec une pension très réduite, ou d’attendre plusieurs années pour avoir une pension plus importante. Sauf qu’en pratique le choix n’est pas si simple : d’abord parce qu’il existe des métiers particulièrement pénibles qu’on ne peut pas prolonger sans danger passé un certain âge. Ensuite, parce que certains employeurs ne souhaitent pas prolonger l’activité des seniors : en 2018, près d’une personne sur deux n’était déjà plus en emploi au moment où elle partait en retraite ! Dans ces conditions, « partir à la retraite plus tard » ne signifie pas tant « travailler plus longtemps » que « prolonger la période de précarité sans emploi ni retraite » qui concerne aujourd’hui déjà 1,5 million de seniors.

8 – Est-ce que les personnes à la retraite ou proches du départ aujourd’hui vont être concernées par la réforme ?

Officiellement, le gouvernement ne souhaite toucher à rien, ni pour les personnes à la retraite, ni pour celles proches de la retraite et qui devraient partir avant 2025. Dans les faits, avec un système par points, « l’indexation » des retraites (leur augmentation année après année pour suivre l’inflation) serait décidée chaque année, au cas par cas. Rien n’exclut une absence d’indexation (comme lors des deux dernières années) ou une augmentation des impôts (comme celle de la CSG en 2018) qui ferait baisser les pensions réelles.

9 – Femmes, précaires, enseignants… qui seraient les gagnants et les perdants de la réforme ?

En changeant totalement les règles de calcul, à court terme pour certaines personnes cela reviendra au même, mais pour beaucoup le changement sera conséquent. Le problème est que, pour connaître dans les détails les effets de ces changements, et notamment pour savoir qui devrait s’inquiéter pour ses retraites, il faudrait que le gouvernement mette à disposition différentes simulations de son projet de réforme qui reflètent la diversité des situations individuelles. Or il s’y refuse. Et pour cause : à moyen terme, tout le monde serait perdant puisque les ressources affectées au financement des retraites seraient bloquées.
Et pourtant il tente de mettre en avant des « effets redistributifs » de sa réforme notamment pour les femmes et les petites retraites : en l’état, ces affirmations ne sont pas vérifiables. Le gouvernement reste notamment très discret sur les personnes potentiellement désavantagées par son futur système : les agents publics aux métiers pénibles (agents du métro, infirmières…), celles et ceux qui ont passé une partie de leur vie aux minima sociaux, ou très certainement les enseignantes et enseignants. Faute de jouer cartes sur table, le débat est biaisé.

10 – Compte tenu du vieillissement de la population, y a-t-il des réformes alternatives ?

Oui, plusieurs organisations politiques ou syndicales proposent d’autres solutions pour y faire face. Elles supposent souvent de mobiliser de nouveaux financements qui s’inscrivent dans une nouvelle manière de produire les richesses et une nouvelle façon de répartir les richesses au profit du travail. Ainsi, imposer l’égalité salariale femmes-hommes aurait pour conséquence d’apporter annuellement 6 milliards d’euros supplémentaires à la branche retraite de la Sécurité sociale.

Des sites pour aller plus loin

Une pensée sur “Retraites : les raisons de s’inquiéter

  • 7 décembre 2019 à 14 h 07 min
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    TIENS J’AI PAS VU YVES BLEIN ET SA CLIQUE SOI DISANTE APOLITIQUE NOUS VENISSIEUX A LA MANIF…C EST SA SPECIALITE ABONNE ABSENT ! QUANT A SA LISTE DEVANT LIDL PRESSENSE OSER DISTRIBUER DES TRACTS SOUTENANT QU’ILS SONT PAS LREM… BRAVO COMME MANQUE DE COURAGE ! YVES BLEIN IL SERAIT PAS LREM PEUT-ÊTRE ?

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