Au Puisoz, le fossé du rempart militaire refait surface

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Son histoire commence par un désastre. En 1870, les troupes prussiennes écrasent les armées de Napoléon III. Paris est assiégée et une large partie de la France envahie. Par chance Lyon échappe à la curée, les Prussiens ayant eu la… bonne idée de s’arrêter au nord de Bourg et de Mâcon. Dans la cité des canuts, on crie au miracle et l’on construit aussitôt la basilique de Fourvière pour remercier la Vierge d’avoir épargné la ville. Mais au cas où cette sainte protection serait insuffisante à enrayer une nouvelle invasion, le ministre de la Guerre décide d’entourer Lyon d’une série de fortifications.
Aux frontières de l’agglomération, des forts gargantuesques poussent alors comme des champignons : à Feyzin et à Corbas en 1875, à Bron en 1877, à Saint-Priest en 1887, Meyzieu en 1893, etc. Le concepteur de ce réseau, le général Séré de Rivières, en prévoit dix-sept, tous puissamment armés. Et pour arrêter l’ennemi s’il parvenait à passer entre les mailles du filet, il suggère de construire un rempart renforçant le flanc est de Lyon : « l’enceinte de sûreté de la rive gauche du Rhône ». Son mur commencera à Villeurbanne, près du parc de la Feyssine, traversera Bron en longeant le Vinatier, passera par Parilly puis rejoindra Saint-Fons et Gerland après un parcours de 11 kilomètres.

Le conseil municipal déterre la hache de guerre

Vénissieux se trouve en plein sur sa trajectoire. Le maire et le conseil municipal l’apprennent en 1884 et sortent aussitôt les fusils. Avant d’entamer les travaux, les militaires ont besoin d’acheter des parcelles appartenant à la Ville, dont une carrière de graviers située au Puisoz. Dans leur grande générosité, ils offrent de payer 25 centimes par mètre carré de champ -soit nettement moins qu’à d’autres propriétaires- et rien du tout pour la carrière, que la commune est invitée à céder gratuitement. « Après avoir mûrement réfléchi » et non sans humour, le conseil décide « à l’unanimité qu’il ne pouvait abandonner une carrière qui plus tard pourrait avoir de la valeur pour construire, considérant enfin qu’il n’appartient pas au conseil municipal de faire des cadeaux avec des terrains qui appartiennent à la commune ». La carrière ne partira pas à moins de 40 centimes le mètre carré, parole de Vénissian.
Les travaux commencent au printemps 1885. Des centaines d’ouvriers « accourus de tous les points du territoire » entament la construction du mur et creusent un large fossé à ses pieds, à grands coups de pelles et de pioches. Le conseil municipal, lui, déterre la hache de guerre. Le rempart va couper presque toutes les routes de la commune, ce que l’armée semble ignorer – en tout cas elle a oublié d’en avertir le maire. Comment va-t-on remplacer ces routes sectionnées ? Le chemin du Puisoz est déjà devenu un cul de sac. La municipalité tempête, il y a du procès dans l’air. La paix revient en 1885, quand l’armée accepte de construire des portes et des ponts pour rétablir quelques itinéraires : le 20 octobre 1885, le conseil «remercie sincèrement M. le Colonel du Génie de rendre à la circulation le chemin du Puisoz, et le prie de vouloir bien en faire autant pour le chemin de Chenadras à Saint-Fons ». Mieux, le ministère de la Guerre promet d’aménager « un boulevard longeant à l’intérieur le mur d’enceinte ».
Tous les problèmes sont pourtant loin d’être résolus. Au fur et à mesure que le chantier avance, les Vénissians comprennent que les droits d’octroi (ces taxes imposées sur les marchandises entrant ou sortant de Lyon) vont désormais être perçus aux portes de la nouvelle enceinte. Du coup, les charretiers allant ou venant de Parilly et du Moulin-à-Vent vont devoir payer des impôts ! La mauvaise humeur gagne tous les habitants. Ils tempêtent d’autant plus que la valeur stratégique du nouveau rempart les laisse sceptiques. Ne serait-il pas plus bâti pour des raisons fiscales que militaires ? Le mur murant la ville rend la ville murmurante… Les gens se plaignent même du grand boulevard pourtant censé faciliter leur vie quotidienne : « il n’est pas libre à la circulation, des barres de bois fermées par des cadenas interdisent la circulation, ce qui oblige certains propriétaires qui veulent se rendre sur leurs propriétés, soit pour le labour soit pour l’enlèvement des récoltes, à passer sur le terrain d’autrui ».
En 1887, le rempart est terminé mais il coupe la ville en deux. Il a beau offrir un but de promenade du dimanche aux familles d’ouvriers, et un immense terrain de jeu aux gones de tous âges, l’ouvrage demeure impopulaire. L’armée a construit ses « fortifs » à l’économie, gardant la pierre de taille pour les portes, les casemates et les bastions, et se contentant ailleurs de couler du béton, quand elle ne montait pas un gros talus de terre.

Il n’en subsiste que des lambeaux… sauf à Vénissieux
Cette enceinte pourrait-elle vraiment arrêter une invasion ? Non, d’autant moins que les progrès de l’artillerie et des explosifs la rendent très vite incapable de résister à d’éventuels canons ennemis. Dès 1905, le maire demande que les interdictions frappant les abords du mur soient abolies et que l’enceinte elle-même soit démolie. Petit à petit l’armée bat en retraite, autorisant les va et vient de la population, abandonnant les casernements les uns après les autres. Elle déclare forfait en 1927, en vendant le mur et ses terrains à qui veut bien les lui acheter. Les fossés se transforment en décharge et la commune se voit priée de détruire le rempart à ses frais, ce qu’elle refuse évidemment. Un an plus tard, le Conseil général du Rhône décide d’aménager à son emplacement une large avenue pour désengorger la circulation dans l’Est Lyonnais : ce sera le boulevard Laurent-Bonnevay. Les travaux commencent en 1931 et entraînent la destruction de l’enceinte. Aujourd’hui il n’en subsiste plus que des lambeaux, un bout de porte à Villeurbanne, un fragment de bastion à Bron… sauf à Vénissieux.
Les premiers vestiges commencent près du carrefour de l’avenue Francis-de-Pressensé et du boulevard Laurent-Bonnevay. En bordure d’une concession automobile, un mur en pierres jaunes percé de bouches à canon se faufile entre un petit bois et des rangées de voitures. Avec ses 6 mètres de hauteur, ses douves et son talus de terre destiné à le protéger des obus, pas de doute, c’est bien lui.
Plus à l’ouest le rempart joue à cache-cache entre les usines. Le voilà qui ressort rue Marc-Seguin ; il a beau se déguiser en clôture de parcelle, ses meurtrières régulièrement alignées révèlent sa vraie nature. Il s’interrompt et puis revient chemin du Génie. Et là, c’est la parade : une longue section ininterrompue suit le bord du trottoir, avec un défilé de meurtrières, une porte blindée et la tranchée de la voie ferrée en guise de fossé. Sans oublier à Saint-Fons les restes d’un bastion, boulevard Léon- Sampaix. Tout est encore là, intact ou presque, sur près d’un kilomètre de long. A protéger et à restaurer d’urgence. Voire à inscrire Monument Historique ? Il le mériterait.

Sources : archives municipales de Vénissieux, registres des délibérations (1884-1927) et cote 2 H 86.

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