Des fossés sarrasins à Vénissieux ?

Toutes les générations d’écoliers l’ont entendu : en 732 les Sarrasins furent vaincus à la bataille de Poitiers (ci-contre le détail d’un tableau de Charles de Steuben). Sauf que les textes du Moyen Age racontent une toute autre histoire…
Notre voyage dans le temps commence au 15e siècle. Depuis des lustres, les Dauphinois de Vénissieux et de Villeurbanne se chamaillent avec les autorités de Lyon car elles leur interdisent fréquemment l’entrée de la ville et tentent même d’annexer des bouts de leurs territoires. En 1416 et à nouveau en 1478, le conflit dégénère en combats entre Lyonnais et Dauphinois. Les épées, les lances et les arbalètes font tellement de dégâts de part et d’autre que le roi Louis XI s’en mêle. En août 1479, il expédie sur place l’un de ses plus fidèles conseillers, Louis Tindo, afin de régler l’affaire une fois pour toute. Accompagné d’une procession de juges, de châtelains et de personnes âgées connaissant bien les lieux, messire Tindo parcourt l’espace situé entre la Tête d’Or, le Vinatier et le Moulin-à-Vent, dans le but de fixer les limites entre le Dauphiné et les faubourgs de Lyon. Après avoir traversé Villeurbanne et Bron, il aborde notre commune à Parilly et poursuit son chemin en direction du nord-ouest. Au bout de quelques minutes de marche, il arrive « au lieu appellé les Tur ou Tureaux, qui sont certaines grans fousses et foussez [fosses et fossés], à grans et haulx giets [remparts] de terre : auquel lieu aucuns des dessudits [les témoins] disoyent avoir autrefois ouy dire que au temps passé avoit eu ilec [ici] un ost ou armée de Sarrasins, et qu’ils avoyent fait lesdits foussez, pour eulx retirer et fortiffier. Et desdits turs ou tureaulx [nous avons continué] en tiran au long un grant foussé à giet double, qui dure dilec jusques au grant chemin par où l’on va de Lyon à Vienne ». Un profond fossé doublé d’un rempart, allant de Parilly à la route de Vienne soit sur près de 3 kilomètres : on comprend que cette fortification ait impressionné le conseiller de Louis XI ! D’après les vieux paysans du voisinage, la tradition attribue sa construction aux Sarrasins et la situe « au temps passé », soit au moins un à deux siècles avant 1479 voire plus anciennement encore, pour que la mémoire des vivants ait oublié son âge. Mais cette forteresse de terre a-t-elle vraiment été construite par les Sarrasins ? Et si c’est le cas, que venaient-ils faire à Vénissieux ? Quelle guerre ont-ils bien pu mener ?

En 711 les Musulmans franchissent le détroit séparant le Maghreb de l’Europe, et accostent aux pieds de la montagne à laquelle leur chef donne son nom : le djebel al-Tarik, devenu plus tard Gibraltar. En quelques années, les troupes de l’Islam conquièrent la totalité de la péninsule ibérique et s’avancent jusqu’à Poitiers et même un peu au-delà. Contrairement à ce que l’on nous a appris à l’école, la victoire de Charles Martel ne les renvoie pas de l’autre côté des Pyrénées. Tandis qu’en Espagne les successeurs de Tarik développent une brillante civilisation centrée autour de l’émirat de Cordoue, le sud de la France demeure pendant plusieurs décennies marqué par une présence musulmane. Ainsi une partie de la cathédrale de Narbonne est-elle transformée en mosquée, avant que la ville ne soit reconquise par les Francs en 759. A Montpellier, à Marseille ou encore à Nîmes en 2006 et 2007, les archéologues découvrent des tombes tournées vers la Mecque et pour certaines pourvues d’inscriptions en arabe, les unes des 8e-9e siècles, d’autres des 12e et 13e siècles. En Provence, les Sarrasins s’installent durablement. De l’an 890 jusqu’en 973, ils disposent d’une place-forte non loin de Saint-Tropez, à La Garde-Freynet, et contrôlent la région alentours – d’où le nom du massif des Maures, un mot qui désignait les Arabo-Berbères en ancien français. Un siècle de présence leur permet de mettre le territoire en valeur ; ils développent l’agriculture, s’adonnent au commerce maritime, peuplent des villages – notamment Ramatuelle, dont le nom viendrait de Rahmatou Allah – « la Grâce d’Allah ». La Côte d’Azur leur sert de point d’appui à partir duquel les Sarrasins lancent de nombreux raids en direction du nord. Vers 906, ils réduisent en cendres l’abbaye de la Novalaise, située entre Turin et le col du Mont Cenis ; ils franchissent le col du Grand Saint Bernard, où l’hospice en fait les frais, et attaquent l’abbaye de Saint-Maurice d’Agaune, en Suisse. Plus près de nous, les voici qui razzient la Maurienne vers 900-930, descendent la vallée de Grenoble et incendient les monastères de Vienne. Lyon ne leur échappe pas, et jusqu’à l’abbaye de Cluny dont ils capturent l’abbé en 972.

Ces épisodes militaires influencent durablement le Midi de la France et notre région. En Provence et dans le sud du Dauphiné, les villages quittent les plaines et se réfugient sur les hauteurs pour mieux se protéger. Un peu partout fleurissent des tours en bois bâties sur des collines artificielles, les « mottes », comme à Saint-Pierre-de-Chandieu ou encore à Décines ; elles sont érigées par de petits seigneurs qui profitent de l’impuissance du pouvoir central à empêcher les invasions pour tirer leur épingle du jeu et instaurer le système féodal. Des siècles après la fin des razzias et la reconquête des Maures, le souvenir des Sarrasins continue d’alimenter les histoires transmises de génération en génération. Des ruines de châteaux, des fermes, des grottes, des bois, leurs sont attribués, comme la Sarrasinière à Sérézin-du-Rhône, ou la grotte des Sarrasins à Seyssinet-Pariset (Isère). Dans l’Ain, on donne aussi le nom de « Fort Sarrazin » à la Bastide de Gironville : un château de bois érigé sur un tertre en terre à plan rectangulaire, relié à la ville d’Ambronay par un fossé et un rempart de terre long de 3 kilomètres, qui ressemble étrangement à la description faite par messire Tindo des « grans foussez » vénissians. Or, les recherches en archives et les fouilles menées par l’archéologue Jean-Michel Poisson ont permis de découvrir que le fort d’Ambronay fut construit entre 1323 et 1330 non par une armée musulmane mais lors d’une guerre entre la Savoie et le Dauphiné. En fut-il de même pour les fortifications de Vénissieux ? Furent-elles creusées aux 13e-14e siècles, alors que notre commune se trouvait justement à la frontière du Dauphiné et de la Savoie ? Ou lors d’un des conflits territoriaux entre Lyon et les villages voisins ?

Une chose est sûre, les Fossés Sarrasins marquèrent le paysage vénissian bien longtemps après la visite de messire Tindo. Ils apparaissent encore sur des plans de l’Est lyonnais réalisés en 1697 et en 1702. En 1719, l’une des terres que Jean-François de Quinson, « seigneur de Pollemieu, Gerland et autres lieux » possède au Puisoz, utilise comme limite « les fossés servant de séparation entre la juridiction de La Guillotière et celle du Viennois » – ils se trouvaient donc le long de l’actuelle avenue Viviani, à la frontière de Lyon et de Vénissieux. Souhaitons qu’un jour des fouilles archéologiques soient faites en ces lieux. Elles permettraient de savoir si les fossés durent leur existence à une guerre entre Lyonnais, Savoyards et Dauphinois, ou aux Sarrasins eux-mêmes. Inch’Allah !

Sources : Bibliothèque municipale de Grenoble, T 4149. Archives de Lyon, BB1, 1 S 76 et 3 S 51. Archives du Rhône, 3 E 2336, acte n° 47 (1719). Bibliographie : Mohammed Arkoun (dir.), Histoire de l’Islam et des musulmans en France du Moyen Âge à nos jours, Albin Michel, 2006.

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