Événement unique dans l'histoire de la persécution, le sauvetage des enfants juifs de Vénissieux

Devant le 27 de l’avenue de la République à Vénissieux, une plaque a été dévoilée, rappelant le souvenir des 545 juifs étrangers qui furent internés là, avant d’être déportés, en août 1942. Mais grâce au courage de membres de la commission de triage, 471 vies ont été sauvées, dont celles des 108 enfants. “C’est à la mémoire des hommes de nous prévenir d’une histoire qui n’attend que notre indifférence et nos silences pour se répéter”, souligne le maire, Michèle Picard.

Les noms résonnent dans le silence de cet après-midi du 29 août 2012. 545 noms, lus par des élèves du collège Aragon, par leurs professeurs, par des rescapés, par des descendants de déportés, par des enfants… Les noms de ceux qui, il y a exactement 70 ans, n’ont pu être sortis du camp de Vénissieux où la police française a enfermé 1016 juifs étrangers. Leur voyage vers Drancy puis Auschwitz sera sans retour. Mais 471 personnes purent échapper à la barbarie nazie, dont les 108 enfants, grâce à des réseaux de toutes obédiences religieuses et laïcs.

Devant le 27 de l’avenue de la République, où était le camp, une nouvelle plaque commémorant ce sauvetage a été apposée. La foule est nombreuse autour des élus : le maire Michèle Picard, le sénateur Guy Fischer, André Gerin, ancien député-maire de la commune, les conseillers généraux Marie-Christine Burricand et Christian Falconnet, de nombreux élus de l’équipe municipale. Présents également Serge Klarsfeld et Jean Lévy, respectivement président et délégué régional de l’association Les fils et filles des déportés juifs de France. Valérie Perthuis-Portheret, auteur du livre “Août 1942 : Lyon contre Vichy”, accompagne Rachel Kaminker-Malafosse, Jean Stern, Lucy Zultak et sa sœur Sonja Kuhn, enfants sauvés, et Lili Garel, une de ceux à qui ils doivent la vie. Témoins et acteurs directs de cette action exceptionnelle, tous sont restés en retrait au cours de la cérémonie comme de la soirée émouvante qui suivit à l’hôtel de ville. Sans doute par modestie. “J’ai apporté une aide morale, physique, reconnaît Lili Garel. Les organisations ont sauvé 108 enfants. Je suis la dernière survivante de ce groupe social. Mais beaucoup de gens faisaient partie de cette commission.”

“Quand vous foulerez ce bouquet d’orties qui avait été moi (…), 

“souvenez-vous seulement que j’étais innocent”

 

Jean Stern, devenu prêtre de l’église catholique, est tout aussi discret. Invitée à témoigner, Lucy Zultak préfère lire le beau poème de Benjamin Fondane, “C’est à vous que je parle, hommes des antipodes”. “Ce poète français né en Roumanie a été déporté en 1944“, rappelle-t-elle. Et gazé peu après à Birkenau. Les mots coulent et font mal. Le poète parle du visage des victimes, du sien, “un visage qui avait servi à tout le monde de crachoir”. “Mais quand vous foulerez ce bouquet d’orties qui avait été moi, dans un autre siècle, en une histoire qui vous sera périmée, souvenez-vous seulement que j’étais innocent.”

Valérie Perthuis-Portheret fait un rappel historique. À la suite de la rafle du 26 août 1942, la police française enferme dans le camp de Vénissieux 1016 hommes, femmes et enfants, juifs étrangers. “545 d’entre eux seront conduits à Drancy via la gare de Saint-Priest. Tous seront gazés à Auschwitz. Pour sauver leurs enfants, les parents durent accepter de s’en séparer et signer des délégations de paternité en faveur de l’Amitié chrétienne.”

Elle salue ce “courant contestataire irréversible né à Lyon” en citant le Dr Joseph Weill, résistant au sein de l’O.S.E. (Œuvre de secours aux enfants) dont la petite-fille est présente, ou le général de Saint-Vincent, qui refusa de prêter la troupe au convoyage des internés. Sa fille et son petit-fils assistent également à cette cérémonie. “Sans le comportement de la population, sans le cardinal Gerlier, Vichy aurait continué à livrer des juifs aux Allemands, à raison de 3000 par semaine.”

Elle poursuit : “Après le sauvetage, le préfet Angeli voulait absolument remettre la main sur les enfants. Les sauveteurs n’ont disposé que de quelques heures pour les cacher. Les réseaux travaillant tous ensemble, les enfants bénéficieront alors d’aides multiples de Français ordinaires, un concierge, une religieuse, un gendarme, etc.”

Responsable de l’aménagement des lieux de mémoire et projets externes du mémorial de la Shoah, Olivier Lalieu tient à rappeler également, en “ce tragique et glorieux anniversaire”, la participation du communiste Charles Lederman, futur sénateur, à ce sauvetage. “Cet événement de Vénissieux est unique dans l’histoire de la persécution, insiste-t-il. Ce n’est pas le seul acte de ce type (il y en eut aussi au camp des Milles) mais il mérite largement d’être inscrit dans un cadre national. La France a été déshonorée en 1942 et c’est à son honneur de donner un éclat particulier à ce 70e anniversaire des grandes rafles de l’été 1942.”

Il incite les Vénissians à venir découvrir l’exposition installée au troisième étage de la mairie, réalisée par le mémorial de la Shoah avec de nombreux partenaires. Cinq panneaux concernant Vénissieux ont été achetés par la Ville et tourneront dans les structures municipales. Ainsi, une soirée sera prochainement organisée au cinéma Gérard-Philipe avec projection d’un film.

Le temps de la mémoire sélective est révolu. Pour des raisons diverses, le général de Gaulle, puis François Mitterrand, n’ont pas voulu ouvrir ce livre brûlant. Jacques Chirac l’a fait.”

Est-il besoin de présenter Serge Klarsfeld ? C’est lui qui, avec sa femme Beate réussirent à débusquer Klaus Barbie puis à le faire conduire devant un tribunal français, en 1987 à Lyon. Il est également le premier à avoir évoqué le camp de Vénissieux dans son livre “Vichy-Auschwitz”. “Il y a 21 ans, en 1991, la municipalité de Vénissieux dévoilait une première plaque pour commémorer le sauvetage de 471 vies. Pas un seul enfant juif n’est parti de ce camp. C’est le seul cas connu. Le préfet Angeli a pourtant fait tout son possible pour les transférer à Drancy. Il s’est battu pour les récupérer…”

Intervenant en conclusion de cette soirée, Michèle Picard assurait : “Le temps de la mémoire sélective est révolu. Pour des raisons diverses, le général de Gaulle, puis François Mitterrand, n’ont pas voulu ouvrir ce livre brûlant. Jacques Chirac l’a fait (…)”. Revenant sur l’été 42, elle note : “Il marque un tournant vers une escalade de la haine et de l’abject. (…) Le régime nazi a fait des enfants juifs une cible à part : ils sont les héritiers et le futur du judaïsme et, en tant que maillon entre le présent et l’avenir, il fallait les exterminer. Un million et demi d’entre eux ont été assassinés, soit 90% des enfants juifs d’Europe (…). 

Mais des forces diverses vont s’additionner pour changer le cours des choses. Ainsi, le maire évoque ces hommes et ces femmes, modestes, le plus souvent anonymes, dont l’action permettra d’épargner des milliers de vie : “Car il existe une France qui n’accepte pas la soumission, une France debout, entrée en Résistance.”

“Rien ne doit sombrer dans la nuit de l’oubli”, souligne-t-elle, citant Agnès Desarthe et son livre “Le Remplaçant” : “Et nous disons des vers, nous récitons la Divine Comédie, des fables et des comptines. Cela ne sert à rien, on meurt quand même. L’art ne sert à rien, car on meurt toujours. Mais l’image reste : l’image d’un convoi d’enfants qui chantent en allant vers la mort et disent : en nous exterminant, c’est vous-mêmes que vous tuez.” 

70 ans après, pourtant, la France n’en a pas fini avec l’antisémitisme. Celui de l’extrême droite, ou celui lié au conflit israélo-palestinien : “À force de tolérer l’inacceptable, de ne pas s’indigner face aux idées haineuses que colporte le Front national et l’extrême droite, ici à Lyon, ou encore dans la bouche d’Yvan Benedetti, conseiller municipal à Vénissieux, on laisse le poison faire son œuvre, on souffle sur des braises qui peuvent rallumer les pires incendies.”

S’inquiétant que 67% des 15-17 ans et un Français sur quatre déclarent ne rien savoir de la rafle du Vel’ d’Hiv’, le maire s’indigne que le gouvernement précédent ait supprimé l’histoire-géographie dans les filières scientifiques : “C’est plus qu’une erreur, c’est un manquement à la citoyenneté et à la démocratie.” Avant de conclure : “C’est à la mémoire des hommes de nous prévenir d’une histoire qui n’attend que notre indifférence et nos silences pour se répéter.”

Déjà les membres du chœur Jean-Wiener, dirigés par Florent Vernay (le directeur de l’école de musique), se sont rassemblés. Ils entonnent, dernier frisson, “Le chant des partisans”.

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