Michèle Picard : « La difficulté a été d’anticiper avec des contraintes changeantes, parfois contradictoires »

À la veille du déconfinement, le maire de Vénissieux revient dans un long entretien sur la gestion d’une crise qui pose des défis inédits aux communes. « J’espère que l’État se souviendra de tout ce que nous avons fait », souligne Michèle Picard.


Les huit semaines de confinement que nous venons de vivre ont-elles été difficiles à gérer ?
– Forcément difficile car il a fallu à la fois gérer l’urgence, l’inquiétude, les angoisses… Mais en même temps c’était très constructif car à chaque fois que les difficultés arrivaient, nous avons trouvé des solutions adaptées. On a pu compter sur des agents très mobilisés qui ont su faire preuve d’innovation, de réactivité, de volontarisme. Je ne prendrai qu’un exemple : le réseau de fabrication de masques en tissu. Au début on achète 100 m de tissu, et à la fin on arrive à 1,6 km et plus de 15000 masques avec une mobilisation citoyenne extraordinaire. Derrière ces chiffres, il y a une équipe d’agents volontaires qui ont coupé le tissu, préparer les élastiques, porter le matériel chez les couturiers… Autant de tâches qui sortent complètement de leur métier habituel. Je salue cet investissement. Le personnel municipal a été à la hauteur du caractère exceptionnel de cette crise. L’équipe d’élus qui m’entoure également. Le plus difficile a été de s’adapter en permanence à des contraintes et des consignes changeantes, incomplètes, parfois contradictoires. Il a fallu inventer chaque jour, mais sans tomber dans la précipitation et en veillant à ce que le message soit bien reçu par la population.

La rentrée des élèves est prévue la semaine prochaine. Une question simple : est-ce que la Ville est prête ?
– Oui, nous sommes prêts. Elle aura lieu le 14 mai et non le 11. On a décidé de ce delta pour donner aux agents et aux enseignants le temps d’une pré-rentrée. Même si la préparation en amont est poussée, rien ne remplace en effet le pratico-pratique. Ces deux jours vont permettre de voir sur le terrain ce qui peut encore poser problème et de nous adapter en conséquence. Cette rentrée est d’une telle complexité qu’il y aura forcément des ajustements.

Les masques et les tests de dépistage sont les deux autres sujets qui cristallisent l’attention. Où en sommes-nous à Vénissieux ?
Pour les masques, j’ai déjà évoqué la réussite de l’opération « couturiers citoyens ». Les masques produits localement ont été distribués en priorité aux bénévoles des associations de solidarité, aux résidences de personnes âgées et de personnes handicapées, aux foyers de travailleurs, aux seniors… Par ailleurs, nous avons commandé 70000 masques pour en donner au moins un à chaque habitant. La Métropole et la Région ont fait de même. Toutes les collectivités ont passé commande en même temps, ce qui explique un certain retard dans les livraisons. Les nôtres et ceux de la Métropole devraient arriver courant semaine prochaine, ceux de la Région à partir du 18. Nous assurerons la distribution de l’ensemble des masques. La planification est faite. Dans chaque quartier il y aura un point de distribution où il faudra se rendre avec un justificatif de domicile. Tout est prêt, nous n’attendons plus que les masques.
Concernant les tests, nous avons la chance à Vénissieux d’avoir quatre laboratoires. Nul besoin donc de faire un « drive » comme on a pu le voir dans certaines communes voisines. Nous nous sommes rapprochés de ces labos il y a environ un mois pour voir quels étaient leurs besoins, si nous pouvions les aider. Deux labos nous ont simplement demandé de leur réserver des places de stationnement pour faciliter l’accueil des patients. Je viens de signer les arrêtés. Mais l’implication de la commune s’arrête là. L’objectif national est de pratiquer 700 000 tests par semaine. Pour Vénissieux, en proportion, cela représente 700 tests, soit 120 par jour. Quatre laboratoires suffisent amplement.
Si vous le permettez, j’aimerais également dire un mot sur les marchés, dont le retour est très attendu à Vénissieux. Je peux annoncer qu’ils rouvriront le 13 mai. Mais nous ne savons pas encore précisément sous quelle forme. Nous attendons en effet la circulaire préfectorale qui doit préciser les choses : quelle jauge, réouverture uniquement pour l’alimentaire ou pour tous les forains…? Tout cela, nous l’ignorons encore. Cette question des marchés illustre à nouveau ce que nous vivons depuis le début de la crise. On anticipe au maximum en envisageant plusieurs pistes, mais on s’adapte au jour le jour en fonction des contraintes qui nous sont données.

Les maires ont été en première ligne depuis le début de la crise. Leur responsabilité pourrait être engagée en cas de contamination lors du déconfinement. On a vu que le Sénat, qui porte la voix des élus locaux, s’oppose fortement au gouvernement sur ce point. Diriez-vous que l’État fait peser trop de responsabilité sur vos épaules ?
– Un maire est toujours potentiellement responsable. Cela fait partie de la fonction. Mais pour moi le problème est ailleurs. Les collectivités locales ont trop longtemps été les méprisées de la République. Et là, elles sont devenues indispensables. J’espère que l’État se souviendra de tout ce que nous avons mis en place durant cette crise, du caractère innovant de certaines actions. Et que nous n’aurons plus cette pression insupportable sur nos finances dans les prochaines années. C’est pourquoi j’ai demandé au Premier ministre de revenir sur le mécanisme de contractualisation des dépenses de fonctionnement. Cette crise va laisser des traces. Nous aurons de nouveaux besoins pour faire face aux conséquences économiques et sociales. J’attends de l’État qu’il soit au rendez-vous. Les élus locaux ne seront pas les seuls à être attentifs. Je crois que durant cette crise de très nombreux habitants ont pris conscience du rôle essentiel que jouent les communes.

 La question de la sécurité est restée prégnante durant le confinement. On l’a encore vu ces jours derniers avec la multiplication des rodéos-motos. Vous êtes intervenue à deux reprises pour demander des renforts. Avez-vous le sentiment d’avoir été entendue ?
– Oui, dans la mesure où j’ai obtenu des moyens supplémentaires à titre provisoire. Le problème, c’est que je ne les ai pas obtenus de façon pérenne. La première semaine de confinement, à Vénissieux comme dans toutes les villes populaires, on a clairement vu que c’était difficile. La police municipale devait déjà se concentrer sur ses missions propres avec la mise en place d’un dispositif sans précédent : surveillance des parcs et jardins, barriérage, sécurisation des marchés… Quant à la police nationale, ses effectifs n’étaient pas suffisants dans ce contexte inédit. Et j’ai très vite senti monter l’exaspération des habitants par rapport à ceux qui contrevenaient aux règles. On ne pouvait pas rester dans cette situation. C’est la raison pour laquelle j’ai tiré la sonnette d’alarme. L’envoi de CRS en renfort était impératif pour ramener un respect global des règles dans l’espace public.
Sans compter qu’à côté de la problématique propre au confinement, la délinquance et la criminalité n’ont pas cessé, en particulier celle liée aux réseaux de stupéfiants. D’où mon courrier du 28 avril à Édouard Philippe pour obtenir des renforts pérennes. Je n’ai pas oublié qu’au début de la crise le Premier ministre et le président de la République ont tous deux annoncé qu’il y aurait davantage de forces déployées sur le territoire. J’attends des actes.

Comme la fondation Abbé Pierre et d’autres maires, vous avez demandé un moratoire sur les expulsions locatives. Vous êtes inquiète de l’impact économique et social sur la population vénissiane ?
Très. Surtout dans les quartiers populaires. Il y aura à gérer assez rapidement des problèmes de dettes de loyers. Il faudra être extrêmement vigilant. Mais pas seulement au niveau économique et social, dans tous les domaines, sans exception. Je pense en particulier à l’éducation et à la santé. Des enfants et des adolescents risquent de ne pas être socialisés jusqu’en septembre. L’État va devoir être innovant, faire en sorte que chacun puisse être vu au moins une fois par un psychologue. Mais avant la crise, les centres médico-psychologiques (CMP) étaient déjà débordés ! Plus largement, il va falloir absorber tous ceux qui ne se sont pas soignés, les problèmes dentaires, ophtalmiques… Nos infirmières seront très mobilisées sur le travail de détection. Mais encore une fois, cela nous ramène à la question des moyens. Pour gérer l’après-crise, nous devons changer de grille de lecture, en finir avec les politiques d’austérité et de contraction des services publics.

À ce propos, on a beaucoup lu et entendu que cette crise signait l’impasse d’un système dominé par le libéralisme, la mondialisation, les inégalités de ressources… Êtes-vous de ceux qui fondent de grands espoirs sur le monde d’après ?
– J’espère que le monde d’après sera différent, évidemment. Mais quand j’entends que l’on commence déjà à parler aux soignants de l’impératif d’une rentabilité des lits d’hôpital, j’ai de sérieux doutes. Le monde d’après, il ne se construira pas tout seul, il faudra aller le chercher, collectivement. C’est bien d’applaudir les soignants sur les balcons, c’est bien aussi de descendre dans la rue pour exiger des moyens. Idem pour les caissières, les éboueurs, les livreurs… J’espère que la société n’oubliera pas et qu’elle en tirera les conséquences.

Un projet de loi prévoit de réorganiser les élections municipales les 27 septembre et 4 octobre prochains. Mais l’hypothèse d’un second tour fin juin n’est pas totalement écartée. Où va votre préférence ?
– Je n’ai pas de préférence. J’attends le 23 mai et le rapport qui sera rendu par le Parlement sur le sujet. Et j’attends de la cohérence. Si les conditions sont réunies, si l’école, le travail, les commerces reprennent de façon satisfaisante, bref si le déconfinement se passe bien, je ne vois pas pourquoi on n’irait pas voter en juin. Mais sincèrement, ce n’est pas le premier de mes soucis aujourd’hui. Je suis encore dans la gestion de la crise. Nous avons encore tellement de choses à régler. Il y a un temps pour tout.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

3 pensées sur “Michèle Picard : « La difficulté a été d’anticiper avec des contraintes changeantes, parfois contradictoires »

  • 11 mai 2020 à 19 h 23 min
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    merci Michèle et nos élus pour la gestion de la crise sanitaire qui s’ajoute a votre investissement habituel
    2 mois de confinement ! c’est fou…j’ai la chance d’habiter dans une maison avec jardin , au vert et au calme
    j’imagine la difficulté de vivre en appartement avec des enfants…
    les enseignants ont gardé des liens avec les enfants.,les centres sociaux ont appelé et sont ouverts
    les personnes en difficulté ont reçu des aides….les seniors isolés ont été visités…..
    j’ai eu la surprise de recevoir un joli masque fleuri confectionné par les couturières ( et couturiers ?…) a l’initiative de la mairie Merci !
    a vénissieux je n’ai jamais vu des personnes dormir dehors… a Lyon des jeunes,des vieux,des familles ,des enfants dorment sur les trottoirs …..pour les soignants je n’applaudis pas le soir….infirmiére hospitaliere retraitée …j’ai adoré mon travail malgré les contraintes …on choisit ce metier et on l’aime…sinon on quitte l’hopital…ce que font beaucoup d’infirmières…sympa les applaudissements…il faudrait augmenter les salaires, ( débute a 1600 euros) et manifester avec elles …et ils ..occasionnellement !
    syndicaliste je suis allée quelque fois au ministère de la santé ou nous demandions des augmentations de personnels…et l’un d’eux nous avait répondu : »non il n’y a pas un manque d’infirmières il y a trop d’hopitaux, on va en fermer…. a Lyon 4 ….

  • 11 mai 2020 à 15 h 03 min
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    Mme le Marie,
    Bonjour,
    Vous etes sur tous les fronts,Je vous en remercie.
    La tache est ardue,serieuse,difficile et long he et changeable comment le corona.
    Cette gestion,et le metier de Marie sont un lourd sacerdoce et demandent des qualites car c est une periode qui sort de l incroyable et de l extraordinaire
    Et qui touche toute population confondue…..
    Je remercie toute votre equipe,et souhaite du courage,de la tenacite ,de la rigueur de l endurance
    Ce virus a plusieurs registers
    J espere que vous ferez face avec routes les forces reunies avec une population respectueuse et conscience de cette passe sanitaire. Sur le plan social ,economists et sanitised.Quelle Grande tache.
    Aidez les plus vulnerables .Merci encore a tous yes corps de metier

  • 11 mai 2020 à 10 h 50 min
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    Merci Michèle , tu as su gérer cette crise parce que tu es un bon maire.

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