Quand la mère Ferrari cuisine sa grand-mère

Que se passe-t-il quand on apprend sur le tard que sa grand-mère n’était pas seulement une « emmerdeuse alcoolique », mais aussi une Résistante décorée ? Interrogeant sa propre vie cabossée, Muriel Ferrari pose la question à une aïeule disparue avec ses mystères.

Les secrets de famille sont des plats qui mijotent longtemps, et qui prennent parfois au fond. Patronne du Café des artisans, à Lyon, la Vénissiane Muriel Ferrari raconte, dans son dernier livre, ce qu’elle a découvert en soulevant le couvercle d’une histoire familiale servie à la sauce grand-mère, où les non-dits et les injures remplaçaient les carottes et les champignons.

Dans la famille et dans le quartier parisien où elle vivait, Charlotte, sa grand-mère maternelle, passait pour une poivrote mythomane. « Quand elle avait un verre dans le nez, ce qui lui arrivait plus souvent qu’à son tour, elle disait qu’elle avait été torturée, qu’elle avait survécu à Ravensbrück, qu’elle avait la Croix de guerre, explique Muriel Ferrari. « Elle nous emmerde, la menteuse alcoolo, avec ses histoires de pieds gelés », disait mon père. Ses médailles on ne les avait jamais vues, mais ses cuites… La pochetronne n’avait pas le profil d’une héroïne ». Sauf que tout était vrai.

Il y a 3 ans, Muriel Ferrari avait publié « Le bouchon d’une mère lyonnaise », un recueil de recettes récompensé par un prix littéraire, mais aussi « Je voulais vous dire », récit d’une vie éparpillée façon puzzle : assassinat de sa mère alors qu’elle a 2 ans, fugue à 12, premier enfant à 14, première incarcération à 17, compagne de route des Lyonnais du temps où la ville était surnommée Chicago-sur-Rhône… Puis, lassée des allers-retours trottoir-parloirs, elle est passée derrière le comptoir.

L’une des rares photos de Muriel Ferrari et de sa grand-mère maternelle, Charlotte Abonnen, ici au zoo de Vincennes, à la fin des années Cinquante. Photo © archives personnelles de M. Ferrari

Un soir de 2016, autour d’un petit salé aux lentilles, elle raconte les délires de son aïeule à Antoine Grande, l’un des responsables de l’Office national des anciens combattants. Le soir même, il confirme la déportation à Ravensbrück de Charlotte Abonnen. Employée au Service du travail obligatoire (STO), elle a fait de fausses déclarations d’inaptitude médicale, permettant à plusieurs centaines de jeunes hommes d’échapper au séjour forcé en Allemagne nazie. Arrêtée en juillet 1943, torturée, emprisonnée puis déportée jusqu’en avril 1945, elle taira ensuite son calvaire. Sauf après quelques verres.

Des questions hantent Muriel Ferrari. « Pourquoi de tels risques pour des inconnus alors que tu élevais seule tes quatre filles ? » Dans sa jeunesse mouvementée, la restauratrice a été incarcérée dans la même prison que Charlotte, à Fresnes. Elle a même tenté de s’y suicider. Sa grand-mère, informée, n’avait alors rien fait pour elle. « J’aurais pu crever, tu n’as pas bougé. Pourquoi ? » Présentant à sa grand-mère disparue en 1979 une ardoise qu’elle ne pourra pas régler, la « mère Ferrari » accepte un « bon pour solde de tout compte » affectueux. Et met la cocotte familiale sur feu doux.

 

 

 

ENTRETIEN : « J’AI SOLDÉ MES COMPTES AVEC MON ADMIRABLE GRAND-MÈRE INDIGNE ! »

Dans votre livre, vous n’êtes pas tendre avec votre grand-mère Charlotte. Elle a pourtant risqué sa vie !
Muriel Ferrari : Justement, je ne comprends pas qu’en élevant seule ses 4 filles, elle ait pris autant de risques. Ceux qui partaient au STO pouvaient éventuellement se prendre une bombe alliée en Allemagne, mais elle, elle risquait la torture et la mort. Qu’elle ait assumé cette disproportion m’a toujours frappée. Ça doit être ça, l’héroïsme… Elle y a gagné deux médailles et une réputation de pochetronne affabulatrice.

Quelle image aviez-vous de votre grand-mère avant d’apprendre son passé de résistante déportée ?
D’abord ce qu’en disait mon père : « C’est une menteuse, une ivrogne, elle nous emmerde avec ses histoires de pieds gelés ». À chaque fois que j’allais la voir à Paris, pendant des vacances, elle m’emmenait au musée Grévin et aux Invalides, voir le tombeau de Napoléon. C’est gai, pour une gamine… Elle n’était pas spécialement câline, je m’entendais mieux avec son second mari, qui était gentil. Ses passions, c’était de Gaulle, qu’elle adorait, et les bars du quartier, qu’elle adorait aussi. Elle éclusait au pastis, faut voir comment. Quand elle était bien imbibée, les mecs du bistrot la branchaient avec de Gaulle, et ça y allait. Il fallait pas y toucher, au Grand Charles ! Après, la remontée des six étages jusqu’à l’appartement, c’était épique. Ça ne me choquait pas, je croyais que c’était normal chez les adultes, à l’époque l’alcoolisme était courant et admis.

Entre votre grand-mère, votre mère et vous, il y a un genre de transmission des coups du sorts…
Ma grand-mère a fait passer des inconnus réfractaires avant sa famille, ma mère a fait passer son amant avant sa famille, et moi j’ai fait passer mes conneries avant ma famille. La première a été déportée, la deuxième assassinée et moi embastillée. Vous parlez d’une famille ! Je me demande ce qu’on a fait au Vieux, là-haut, pour mériter ça. D’ailleurs, dans mon prochain bouquin, c’est à lui que je demande des comptes, ça s’appellera « Il faut qu’on se cause », il va m’entendre celui-là.

Dans le livre, vous demandez à Charlotte si elle aurait agi comme elle l’a fait en sachant ce qui l’attendait. Et vous ?
Je referais tout pareil. Les fugues, la fauche, la taule, les grands bandits, les chagrins d’amours, le trottoir, l’écriture, la cuisine, tout pareil… Sauf que je serais moins cigale, je mettrais un peu de sous de côté. Si ma mère n’était pas morte et m’avait élevée, j’aurais peut-être eu une vie normale, qui sait. Mais avec des « si », on mettrait Paris en bouteille !


« Ces silences qui ont plombé nos vies. Conversation imaginaire avec Charlotte Abonnen, ma grand-mère ». 128 pages, éditions La passe du vent, 2019, 15 euros.

Muriel Ferrari dédicacera son livre sur le parvis de la Médiathèque, le 28 septembre.

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