Muriel Ferrari : voilà ce qu’est ma vie !

“Je ne pensais pas que j’allais faire un livre !” Tout à ses fourneaux au Café des artisans, rue du Dauphiné, où elle vient de vous servir un gnafron, un communard augmenté de gnôle, Muriel va et vient de sa cuisine à la salle du restaurant, sert une table d’habitués tout en répondant à quelques questions. Les plats sont familiaux, copieux et savoureux. Ce n’est qu’à la fin de son service qu’elle peut enfin s’asseoir et prendre le temps de parler.

Le livre en question, “Je voulais vous dire”, qu’elle a publié l’an dernier à La Passe du vent — une maison d’édition représentée à Vénissieux par l’Espace Pandora —, est né d’un condensé de sa vie de dix pages montré à Bernard Bolze, fondateur de l’Observatoire international des prisons, et à Mireille Debard, ancienne journaliste judiciaire. Son ami Dédé Boiron venait de publier “T’en auras les reins brisés”. Lui et Momon Vidal, deux anciens du gang des Lyonnais, ça fait 40 ans qu’elle les connaît ! Bernard et Mireille la poussent à continuer et lui présentent Thierry Renard, directeur de l’Espace Pandora. “Maintenant, faut écrire !” se dit-elle. Et elle le fait. Momon se fendra d’un avant-propos et lui donne un texte fort sur les QHS (quartiers de haute sécurité) et QSR (quartiers de sécurité renforcée). Bernard Bolze, Mireille Debard et Lilian Mathieu, chercheur au CNRS, ajoutent préface et postfaces.

“Je ne suis pas dans le repentir ni le larmoyant. Je n’accuse personne, je dis juste : voilà ce qu’est ma vie ! Ça a été facile d’écrire. Sans rature, d’un seul jet ! Quand le livre est sorti, je me suis aperçue que j’avais oublié un de mes maris !
“Dès mon enfance à Hyères et Toulon, j’ai toujours connu des gens en marge qui sont pour moi comme les autres. En me lançant dans ce travail, j’ai découvert beaucoup de choses, par exemple sur ma grand-mère maternelle. Elle disait qu’elle avait connu les camps de concentration et mon père prétendait qu’elle avait tout inventé, qu’elle était folle et ivrogne. Antoine Grande, l’historien du fort Montluc, a fait des recherches et a retrouvé le matricule de ma grand-mère et son convoi. C’était vrai ! Elle a survécu aux camps sans savoir ce que ses quatre filles étaient devenues. Il y a de quoi boire ! Dommage qu’elle soit décédée, j’aurais aimé qu’elle me raconte. Elle défendait toujours de Gaulle et j’ai compris pourquoi grâce à Antoine Grande. Quand elle a été libérée de Ravensbrück, elle est arrivée à Annemasse où de Gaulle les attendait parce que sa propre nièce était dans le convoi.”

“J’ai l’impression de n’avoir pas eu d’enfance”, raconte encore Muriel dans son livre. Après la mort de sa mère, étranglée par son amant, la jeune fille connaît ses premières aventures dès 12 ans. Elle a 14 ans lorsque naît son fils. Et 16 ans quand elle quitte le Var pour débarquer à Pigalle. La manche, les petits larcins puis le quai des Orfèvres, “la consécration” plaisante-t-elle. “Ce jour-là, j’ai gagné mon droit à aller en prison, le premier d’une longue série.”

Ces années passées à l’ombre à Fresnes, Fleury ou Montluc — “la prison que j’ai le moins aimée” —, elle les raconte sans se plaindre et plutôt avec humour. N’écrit-elle pas : “J’ai vécu derrière ces murs, prisonnière de droit commun, condamnée à maintes reprises pour vol, recels, proxénétisme. Je pourrais faire le “Guide Michelin” des prisons.”
Ce même humour, elle le met aujourd’hui au service de son bouchon. Un de ses clients, lui-même restaurateur, se tourne vers nous pour questionner : “Tu connais une mère lyonnaise vivante ? Ce sont des cadavres ! Et bien moi, j’en connais une !” Et il sourit en regardant passer Muriel, les bras chargés de plats.

“J’ai commencé par aimer manger, dit-elle à propos du Café des artisans. Ma grand-mère cuisinait bien. Moi, sans diplôme, je ne pouvais pas faire grand-chose. Mais on n’a pas besoin d’un CAP pour ouvrir un restaurant. Les mères lyonnaises n’étaient pas diplômées. Elles faisaient la cuisine pour nourrir les hommes, des repas simples et généreux.”

Les Japonais l’adorent

Son vrai doctorat, ce sont les Francs-Mâchons qui le lui décernent. Et la photo prise avec Paul Bocuse, qui trône derrière le comptoir, vaut bien mieux qu’un certificat fourni par une université. Un jour, Muriel reçoit un coup de fil. C’est la télé japonaise. “Ils sont venus un matin, ont pris des photos, sont revenus à midi et ont dit : c’est ici ! Ils visitaient deux bistrots par pays. Il y en avait un à Paris et le mien était le deuxième. La mairie leur avait donné 47 adresses, ils ont choisi le mien. Sur quels critères, j’en sais rien ! Ils savaient ce qu’ils recherchaient. La semaine d’après, ils venaient filmer. Le reportage est vu régulièrement et il plaît. Des Japonais viennent depuis en individuels, certains plusieurs fois. Ils se marient et m’envoient des photos, viennent me présenter leur famille. Suite à cela, j’ai eu deux pages dans France Dimanche, un article dans le Nouvel Obs…”

En juillet dernier, elle publie “Les recettes de Muriel”. “Le deuxième livre a relancé le premier. Et j’en écris un troisième, “Faut qu’on se cause”, dans lequel je règle mes comptes avec l’autre, là-haut.”

Depuis quelque temps, elle est revenue vivre dans notre commune, dans le quartier du Centre. “Dans le temps, j’habitais la Division-Leclerc, où je suis restée quatre ou cinq ans. Quand il a fallu que je libère le logement où j’étais, j’ai trouvé une petite maison à Vénissieux.”

Elle réfléchit un temps et lâche : “Je regrette la vie d’avant. Je me vois mal prêcher la bonne parole. Pour l’émission de Frédéric Lopez, on a jugé que j’étais trop amorale. En fait, j’ai l’impression d’avoir pris perpète avec les soucis. Dans quelques années, plutôt que d’aller à l’hospice, je préfèrerais retourner en prison.”

Elle conclut “Je voulais vous dire” par ces paroles d’une chanson de Serge Reggiani, “Si c’était à recommencer” : “Si c’était à recommencer / Je suivrais le même chemin / Je manquerais les mêmes trains / Sans un regret / Je voudrais ne rien effacer / de mes joies, de mes solitudes / Qu’on n’oublie pas une virgule / À mon passé.”

Muriel Ferrari : “Je voulais vous dire”, éditions La Passe du vent, 15 euros ; “Café des artisans, bouchon d’une mère lyonnaise. Les recettes de Muriel”, 19 euros.
Les deux livres sont en vente au Café des artisans, 116 bis, rue du Dauphiné, Lyon 3e. Tél. : 04 78 53 20 12.
Le premier est également en vente à l’Espace Pandora (8, place de la Paix, Vénissieux) et en librairies.

Une pensée sur “
Muriel Ferrari : voilà ce qu’est ma vie !

  • 13 septembre 2018 à 11 h 09 min
    Permalink

    JE VOULAIS VOUS DIRE de Muriel Ferrari
    témoignage paru le 27 juillet 2016

    Dans ce témoignage, je tiens a préciser que Muriel ne se plaint pas, ne se voile pas la face, ne cherche aucune excuse. Elle nous décrit, nous explique tout, sans rien nous cacher en mode brut et sincère, elle nous raconte ce qu’est sa vie et ce qu’a était sa vie.
    Elle perd sa mère à l’âge de 2 ans, étranglé par son amant, a 14 ans, elle tombe enceinte et a 16 ans, elle laisse son fils à son père et débarque à Paris et la commence les larcins, la prison pour vol, la prostitution.
    Aujourd’hui, suite a un héritage et a la prostitution, Muriel a ouvert un bouchon Lyonnais, financièrement, elle galère et avoue au point de choquer, qu’elle était mieux en prison avec sa cellule, sa douche et ses codétenues.
    Muriel, accroche-toi, tu galères, mais tu as une vie honnête maintenant et je t’invite à t’évader en écrivant d’autres livres, tu as une belle écriture qui fait que l’on ne lâche pas le livre jusqu’à sa dernière page. Si un jour, je passe à Lyon, promis, je n’hésiterai pas à faire un tour à ton bouchon. Je te souhaite une bonne continuation dans le droit chemin.

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