Le Moulin-à-Vent, au cœur de la révolte

En 1744, sous le règne de Louis XV, le quartier du Moulin-à-Vent devient le quartier général de la grande “Révolte des taffetassiers”.

Il y a toujours du monde au Moulin-à-Vent, grand’route de Vienne et foisonnement d’auberges obligent. Mais ce mardi 4 août 1744, l’affluence dépasse la foule habituelle des passants et des clients. À l’entrée du hameau, côté Lyon, une soixantaine de gaillards barrent le chemin aussi sûrement qu’un rempart, questionnant toute personne désireuse de poursuivre sa route : “Canut ? Bienvenue ! Quel est ton nom, compagnon ?” ; “Charpentier ? On n’en veut point ici, retourne-t’en !” ; “Bourgeois ? Ôte-toi vite de là, ou tu ne passeras que par mes mains !” Seuls les artisans travaillant la soie peuvent aller de l’avant. Ils se retrouvent alors en grand nombre dans l’auberge du père Ratel, et sous les arbres bordant ses environs. Combien sont-ils au juste ? 400, d’après certains témoins ; plus de 1000, selon d’autres. Tandis que la plupart boivent des chopines de vin à s’en noyer les dents du fond, ou dansent au son des violons, avec la tête en fête, une vingtaine de maîtres et d’ouvriers discutent de la suite à donner à leur mouvement. Ils planifient des défilés en armes, les assauts à mener, les revendications à présenter aux autorités. Bref, ils organisent la révolte qu’ils comptent mener à Lyon.

Les taffetassiers,
rejoints par des artisans
d’autres métiers, atteignent
7 000 à 8 000 révoltés
et se déploient dans tout Lyon.
Ils règnent désormais en maîtres.

Tout le monde connaît les célèbres révoltes des canuts, intervenues en 1831 et en 1834. Mais l’on sait moins qu’elles furent précédées d’autres “séditions populaires” au xviiie siècle : ainsi la Révolte des Deux sous, en 1786, ou celle de 1744, qu’on appela la “Révolte des taffetassiers”. Ces taffetassiers fabriquaient sur leurs métiers à tisser des étoffes de fils de soie, d’argent et d’or entremêlés. Détenteurs d’un fort savoir technique, ils étaient considérés comme des artistes en la matière, et n’accédaient à la maîtrise qu’après avoir été apprentis pendant cinq ans, puis compagnons pendant cinq autres années. Juste retour de chose, ils vivaient relativement bien de leur métier. Mais c’était compter sans l’avidité des marchands en soieries. Désireux de contrôler les canuts, les marchands-soyers réussissent à obtenir un règlement particulièrement préjudiciable aux taffetassiers : désormais, les maîtres ouvriers ne pourraient plus vendre leurs tissus qu’aux seuls marchands-soyers, qui bien sûr en fixeraient les prix. Et si un maître s’avisait de contourner le règlement, il serait frappé de très lourdes amendes. Devenir soi-même marchand ? Pourquoi pas… Mais à condition de payer 800 livres de droits, presque trois ans de salaire : impossible.

Ce règlement injuste est promulgué le 19 juin 1744. Les taffetassiers comprennent immédiatement qu’un piège bloquant toute promotion sociale et menaçant leurs revenus se referme sur eux. Mais ils ne pipent mot. Le représentant du roi Louis XV à Lyon, l’intendant Bertrand-René Pallu, ose écrire à sa famille que “les ouvriers mêmes paraissent contents”. Quelle erreur ! Le feu couve sous la cendre. Fin juillet 1744, les premiers attroupements d’ouvriers se forment dans plusieurs quartiers de Lyon. Mais les choses sérieuses commencent le lundi 3 août, lorsque une centaine de taffetassiers se réunissent au bas de la montée de Choulans, tandis que leurs collègues parcourent les rues de Lyon pour appeler maîtres et ouvriers à la grève. La révolte est en marche. Le soir venu, on décide de se revoir dès l’aube du mardi, mais pas à Lyon, où le risque d’une intervention de la police est trop grand. Où alors ? Au Moulin-à-Vent, pardi ! Il suffit de traverser le Rhône puis La Guillotière, et vous sortez de la province du Lyonnais pour entrer dans celle du Dauphiné — où la police lyonnaise n’a pas le droit d’entrer ! C’est ainsi que notre hameau vénissian devient le quartier général de la révolte des taffetassiers.

Réunis dans l’auberge du père Ratel, les insurgés se donnent des chefs — Prost, Exartier, Parra, Masson, Chantre, Petrot, Gonin, Duchesne, et d’autres encore. Ils décident de se constituer un trésor de guerre pour embaucher des avocats et aider les ouvriers qui seraient blessés au combat, rédigent un nouveau règlement et esquissent les plans pour se rendre maîtres de Lyon. Puis, la soirée étant déjà bien avancée, tous s’en reviennent en ville, en défilant en rangs sur le pont de La Guillotière, quatre par quatre, comme une armée en marche. En face, les autorités lyonnaises ne peuvent aligner que 150 hommes d’armes, autant dire trois fois rien. Ces messieurs de l’hôtel de ville n’en décident pas moins d’arrêter quelques canuts, pour l’exemple. Ce qui ne fait que renforcer leur détermination. Le mercredi 5 août, troisième jour de la révolte, les taffetassiers sont encore plus nombreux que la veille à se presser au Moulin-à-Vent. Les autorités prennent peur, et envoient, malgré l’interdiction, leurs troupes en Dauphiné, où elles arrêtent puis emprisonnent une dizaine d’ouvriers. Le reste des révoltés s’éparpille dans la nature comme un vol de moineaux, et revient la tête haute à Lyon, où la population prend fait et cause pour eux ; même les enfants et les femmes se mettent de la partie !

Jeudi 6 août. Cette fois-ci, plus question de se cacher au Moulin-à-Vent. Les taffetassiers, rejoints par des artisans d’autres métiers, atteignent 7 000 à 8 000 révoltés et se déploient dans tout Lyon. Ils règnent désormais en maîtres, bousculent les gardes, libèrent les prisonniers, forcent les portes de l’hôtel de ville des Terreaux, s’invitent dans la maison du maire et aussi chez l’intendant, qu’ils obligent à annuler le règlement impie qui ruine leur métier. Les autorités s’exécutent. Les révoltés ont gagné, sans qu’un seul mort soit à déplorer ! Les artisans parcourent ensuite les demeures des riches marchands, mettant leurs meubles sens dessus dessous, emprisonnant quelque temps les plus détestés, ou coursant tel ou tel dans les rues. Même Jacques Vaucanson, le célèbre inventeur d’automates, venu à Lyon pour améliorer les métiers à tisser, est pris à partie par la foule, et forcé de s’enfuir à Paris. Dans la capitale, le roi Louis XV finit par apprendre la nouvelle de l’insurrection. Mais, pris par une guerre menée contre l’Autriche, il ne peut envoyer l’armée entre Saône et Rhône pour mater les canuts. Il temporise donc, et déchire à son tour le règlement de juin 1744.

Mercredi 12 août 1744. Les taffetassiers reprennent le travail. Le calme revient en ville. Le Moulin-à-Vent retrouve sa vie normale. Les mois passent. Puis arrive le retour de bâton. Au début de 1745, Louis XV expédie des troupes à Lyon, sous le commandement du comte François de Gélas de Lautrec. La ville est mise en état de siège, les meneurs arrêtés. Justice passe. Le 27 mars 1745, l’ouvrier Gaspard Jacquet est condamné à mort et pendu le jour même, sur la place des Terreaux. Une douzaine de condamnations à mort ou aux galères s’ensuivent. Dans le même temps, Louis XV rétablit le règlement de 1744 à l’origine de la révolte. Les acquis du Moulin-à-Vent s’évanouissent dans l’air, les canuts ont perdu. Mais ils n’ont pas dit leur dernier mot. Rebelles ils sont, rebelles ils resteront.

Sources : P. Bonnassieux, “La question des grèves sous l’Ancien Régime. La grève de Lyon en 1744”. Revue générale d’administration, juin à août 1882. Les pièces du procès des révoltés sont disponibles aux Archives Nationales, en cotes F 12/1439, F 12/854 et Z 1b/771.

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