Veninov, le coup de grâce ?

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Le 3 octobre, les salariés de Veninov ont trouvé dans leur boîte aux lettres un courrier avec accusé de réception les convoquant à une réunion trois jours plus tard. Objet de la réunion : « projet de cessation d’activité de l’entreprise et de licenciement collectif pour motif économique ». « On avait beau être inquiets sur l’avenir de la boite, quand tu lis ça, le sol s’ouvre sous tes pieds », confie un ouvrier qui souhaite rester anonyme. « J’ai un prêt immobilier sur le dos, comment je vais faire ? »

Symbole industriel et social. Veninov est emblématique à plus d’un titre. C’est d’abord la plus ancienne entreprise de Vénissieux. Créée en 1874 par Eugène Maréchal, elle est devenue leader européen de la toile cirée dans les années 1970-1980, célèbre en France par la marque Venilia. Au plus fort de son activité, elle a employé 1.200 personnes. Pour tomber à 87 salariés en 2011.
C’est aussi un symbole social. La gestion catastrophique des actionnaires allemands qui ont repris Veninov dans les années 2000 l’amène au bord du gouffre. Ils contractent fin 2010 un emprunt de 9,7 millions d’euros auprès du fonds de liquidation américain Gordon Brothers. Lequel prend des garanties représentant quatre fois la valeur du prêt, sur les machines, les terrains, les comptes en banque et la marque Venilia. Dès le premier défaut de remboursement du prêt, Gordon Brothers devient, sans que les salariés le sachent, propriétaire du terrain pour 1 euro symbolique. Il s’oppose à tout plan de reprise, cherche manifestement à provoquer la fermeture du site pour pouvoir revendre les matériels, disposer des terrains et conserver la marque.

La mobilisation de toute une ville. En juillet 2011, le tribunal de Nanterre déclare la liquidation (voir ci-dessous). Mais le personnel de l’usine se mobilise pour le maintien de l’activité, fortement soutenu par la municipalité communiste et la solidarité de très nombreux habitants de Vénissieux. Un protocole signé en 2012 sous l’égide du Préfet du Rhône permet d’éviter la fermeture, prévoit de nouveaux investissements et l’embauche de 50 salariés. En réalité, la production ne reprend pas, et treize salariés seulement y travaillent encore en octobre 2016 : six ouvriers, six agents de maîtrise et le directeur du site.

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Rassemblement dans l’enceinte de l’usine, le 3 avril 2012

Le coup de massue. Lors de la réunion du 6 octobre, Eric Kurtz, venu du siège alsacien de la maison-mère, Windhager-Garden, plante le décor : les parts de marché perdues en 2011 n’ont pas été regagnées, le site de Vénissieux coûte trop cher. Conclusion : les salariés seront orientés vers un contrat de sécurisation professionnelle (CSP), ne toucheront que les indemnités de licenciement légales et le site devra fermer définitivement le 17 novembre, le temps d’écouler les stocks. L’activité logistique serait confiée à un sous-traitant, les Cartonnages d’Alsace.
Les treize salariés sont sonnés. « C’est le coup de massue », disent-ils. Des indices avant-coureurs leur avaient pourtant mis la puce à l’oreille. En mai dernier, l’atelier de confection (découpe des rouleaux de toile fabriquées en Hollande) a fermé, et ses ouvriers affectés à la logistique. « On s’est retrouvé en surnombre, à douze pour faire le travail de quatre, raconte Jean-Luc Gras, délégué CGT, ouvrier à Veninov depuis 1990. C’était un très mauvais signe… » Depuis 3 ans, « on stockait ce qui était fabriqué aux pays-Bas, on taillait les dimensions demandées et on envoyait aux clients, poursuit-il. On nous a fait miroiter qu’on allait devenir Centre européen du nappage pour l’Europe du Sud, qu’on allait travailler avec l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la Grèce… Mais même en France, on n’y est pas arrivés… »

Direct à Pôle Emploi. Pour l’instant, les salariés sont « KO debout », selon leur propre expression. « La moyenne d’âge c’est 50, 55 ans, explique un ouvrier. On ne se fait pas d’illusion, on nous envoie direct à Pôle Emploi jusqu’à la retraite. » Quand un salarié demande, le 5 octobre, quels reclassements peut proposer l’entreprise, le représentant de Windhager répond qu’il ne sait pas, « peut-être en Autriche, à condition de parler Allemand… »
Sur place, l’état d’esprit de chacun alterne amertume, fatalisme et colère. « On va venir travailler parce qu’on se respecte, mais on est dégoûtés. On a le sentiment de s’être fait avoir. Mais attention, il ne faut surtout pas dire que les deux ans de mobilisation n’auront servi à rien : ça a permis à douze familles de vivre dignement pendant trois ans ».

« Une affaire politique ». Une nouvelle réunion avec les salariés est prévue le 20 octobre, pour savoir qui accepte le CSP. D’ici-là, la température pourrait bien monter d’un cran ou deux, rue Eugène-Maréchal. Une assemblée générale est prévue pour le lundi 10 octobre au matin. D’ores et déjà, l’Union locale CGT a décidé « d’en faire une affaire politique » assure François Marques, son secrétaire. « Veninov n’a pas tenu ses engagements, dénonce le syndicaliste. On s’est fait gruger par l’actionnaire et par le préfet, qui n’a pas tenu compte de nos alertes. Le 12 octobre, nous déciderons d’actions publiques. Pas question de laisser passer. » Le maire de Vénissieux aussi est en colère. « Veninov a reçu des subventions votées par la Métropole et la Région, versées sous condition d’une reprise de l’activité. A quoi a servi cet argent public ? interroge Michèle Picard. De notre côté, nous avons entretenu le bâti et nettoyé le site pour le rendre présentable aux éventuels repreneurs. Veninov doit rendre des comptes ». Elle a demandé au préfet la tenue en urgence d’une table-ronde avec tous les acteurs, pour faire le point sur l’intégralité du dossier, y compris les aspects juridiques.
Devant l’usine, un salarié explique calmement qu’à l’intérieur, il y a pour 2,2 millions d’euros de stock sur palettes. L’équivalent de 70 camions. « Ce qui est sûr, c’est que c’est pas nous qui les ferons partir ».

CHRONIQUE D’UNE CASSE SOCIALE ET INDUSTRIELLE veninov-2

1874. création de l’usine de fabrication de toile cirée par Eugène Maréchal. Elle produit des nappages plastifiés, des films industriels et des revêtements muraux pour les marchés professionnels, en travaillant la feuille souple ou semi-rigide de PVC, puis des nappes pour les particuliers, qui connaîtront un grand succès.
Fin 2010. alors que les 88 salariés de Veninov viennent de vivre plusieurs semaines de chômage, une rumeur de cessation de paiement se propage. Syndicats et salariés se mobilisent. La production est bloquée. Un comité de soutien est créé à l’initiative du député, André Gerin, et du maire, Michèle Picard.
Juillet 2011. l’entreprise Veninov est placée en liquidation judiciaire par le tribunal de commerce de Nanterre. Les salariés décident d’occuper le site, et de placer machines et stocks sous protection. Ils sont massivement soutenus par la population.
Septembre 2011. 300 personnes participent à un rassemblement de solidarité sur le site.
Mai 2012. le tribunal de commerce de Nanterre valide la reprise de Veninov par le groupe autrichien Windhager-Garden. Le nouveau propriétaire promet une cinquantaine d’emplois et le redémarrage de la production dès l’automne. Cette annonce est perçue comme une victoire dans la ville.
Avril 2013. Windhager ne parle plus que d’une vingtaine d’emplois à temps partiel. Les délégués CGT qui ont mené la lutte en sont exclus. L’activité n’a toujours pas redémarré.
Mai 2013. un protocole d’accord, signé en préfecture, acte la reprise de l’activité avec une vingtaine d’embauches à temps complet. L’effectif est censé monter à quarante personnes d’ici l’automne 2014… sous réserve que le carnet de commandes le permette.
Juin 2015. deux ans après la signature du protocole d’accord, le constat d’échec est patent. Les outils de production rouillent. Le site est cantonné à la confection et à la logistique.
Octobre 2016. la fin de Veninov est officiellement annoncée. L’usine doit fermer ses portes le 17 novembre.

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