Andrea Iacovella : de Vénissieux à l’ENSIIE

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Alors que Jean-Luc Godard, dans son dernier film, dit adieu au langage, d’autres ne cessent de le questionner. De la langue française, apprise à l’âge de 14 ans à son arrivée à Vénissieux, au langage informatique, en passant par la recherche d’un langage commun pour « exprimer le non-dit », Andrea Iacovella est de ceux-là. C’est à l’École nationale supérieure d’informatique pour l’industrie et l’entreprise (ENSIIE), à Évry (Essonne), dont il est le directeur adjoint, qu’il nous reçoit.

Pour bien comprendre le parcours d’Andrea Iacovella, il faut remonter à la génération d’avant. Son oncle Joseph quitte la région de Frosinone (entre Rome et Naples) et arrive en France en 1928. « Mussolini venait d’interdire les partis politiques, souligne Andrea. Mon oncle faisait partie de la première vague d’immigration, qui était politique. Carabinier, mon père était resté en Italie. Malgré ses airs durs, il a sauvé de nombreux communistes des bastonnades fascistes. Il a rejoint son frère en 1947, pour des raisons économiques. »

Joseph habite dans « le château Sandier », grande maison bourgeoise bâtie là où se trouve aujourd’hui le parc Louis-Dupic. Son frère vient y vivre avec lui. Joseph est un syndicaliste, portant toujours le foulard rouge au cou. « Il travaillait à la fonderie, chez Berliet. Il me parlait souvent des années trente, quand les Italiens se faisaient agresser. Les gens n’aimaient pas les Ritals !

« Moi, je suis né à Lyon mais je suis reparti avec ma mère vivre à Rome. J’ai reçu une culture politique à l’italienne, avec de grands meetings sur les places publiques, où des baby-foot étaient à la disposition des jeunes. Que ce soit le PCI ou la Démocratie chrétienne, tout le monde s’engueulait. » Alors qu’il vient d’obtenir l’équivalent italien du BEPC et qu’il fait son apprentissage dans un atelier de bijouterie, Andrea entend sa mère lui demander : « Est-ce que tu as envie d’aller vivre avec ton père et tes frères en France ? » Sa réponse ne se fait pas attendre. « Nous sommes partis en juillet 1967. Je ne parlais pas français. »

Le garçon intègre une classe de fin d’études deuxième année à l’école du Centre, dirigée par M. Cornand. “L’instituteur, Gérard Burdet —devenu ensuite directeur de l’école Anatole-France—, m’accueille. Le lendemain, il m’a apporté un livre de grammaire comparée italien-français. Il écrivait les leçons au tableau pour que je puisse les recopier. Par la suite, il me faisait venir une heure avant le début des cours et je restais le soir pour travailler avec lui. J’ai vraiment une dette à l’égard de la République française. »

Andrea obtient son certificat d’études et l’instituteur vient voir les parents Iacovella. Après avoir travaillé à la verrerie et chez Maréchal, le père est devenu ouvrier chaudronnier à l’usine Filliat (métallurgie), sur l’avenue de Pressensé, dont il est également le gardien. Gérard Burdet l’exhorte à ne pas envoyer son fils à l’usine. « Mon oncle aussi me disait : « Tu as ta vie à faire. Tu n’as pas à rester ouvrier parce que tu défends la classe ouvrière. » L’instit’ trouve à Andrea une 4e d’accueil à Laënnec. « Ma prof de français, Mme Grosset, m’a fait étudier chez elle. Elle me parlait de politique, de Rocard et du PSU. En décembre, j’entre directement en 3e d’accueil. Avec l’accord du proviseur, je passe l’italien en langue étrangère, je suis dispensé d’anglais et je travaille le français à la place. »

Cette enseignante conseille aussi à Andrea de faire du théâtre, « pour mieux articuler la langue française ». « Son mari, le directeur de Jeunesse et Sports à Lyon, organisait des stages de théâtre à Châtillon-sur-Chalaronne. Et c’est ainsi que je me suis retrouvé dans ce milieu. C’est incroyable ! » Il participe alors à plusieurs spectacles, montés à Monplaisir : « L’état de siège » de Camus, « Hercule et les écuries d’Augias » de Dürrenmatt, dans lequel il tient le rôle titre et qu’il répète en classe avec Mme Grosset. « Soyons clairs, me disait-elle. Hercule, c’est de Gaulle, un élément fantoche, artificiel… On a aussi joué du Boris Vian. Tout ça pour apprendre la langue française ! »

« Je n’étais pas spécialement intéressé par l’informatique, je n’avais rien préparé et… je suis sorti premier du concours. »

« Moi qui vivais à Vénissieux, je n’ai jamais entendu de la part de mes copains des mots ironiques sur le fait que je pouvais continuer mes études. Ils étaient fils d’ouvriers, de Républicains espagnols, d’antifascistes. Il fallait rester dans sa classe sociale. Ils ne m’ont rien dit peut-être parce que j’étais bagarreur, un gamin des rues. Mais on ne sentait aucun refus de l’école. L’instituteur m’a fait obtenir la nationalité française —étants né en France, cela a été plus rapide— pour que j’obtienne une bourse d’études. »

Comme son école est une annexe du lycée des industries métallurgiques, boulevard des Tchécoslovaques, Andrea peut entrer en 2e T, ce qui ne l’intéresse pas vraiment. Il préfère continuer des études de français. « On t’appelle « le génie des Tchèques », lui rétorque le proviseur. Ma responsabilité est de te forger un avenir professionnel. »

« J’étais démoli, reprend Andrea. J’ai fait 2e et 1re aux Tchèques et, pendant ce temps, je poursuivais mes activités théâtrales jusqu’à Vénissieux, où Hubert Marrel venait d’ouvrir la première Maison des jeunes dans une maison bourgeoise (NDA : le futur Cadran). J’y faisais de la photo et du théâtre. On a monté à la Maison du peuple « Le petit prince », vers 1970. Et l’année suivante, « Une journée de Snoopy », d’après la bande dessinée. »

Comme une délégation municipale doit se rendre dans la ville jumelle d’Oschatz, alors en RDA, Hubert Marrel demande à Andrea de réfléchir à un témoignage sur Vénissieux. « J’ai rassemblé des photos, que j’ai disposées en mosaïques, avec des commentaires. La couverture de ce livre était bombée, avec de la mousse, le tout plastifié. Il était en exemplaire unique. Les Allemands ont été ravis et m’ont envoyé une médaille de la jeunesse communiste d’Allemagne de l’Est. Traduction dans le quartier : quand les Russes envahiront la France, tu n’auras qu’à sortir la médaille ! »

Un de ses copains lui indique un jour « un truc à Lyon avec les intellos du PC, rue Tronchet » : c’est l’Université nouvelle. « Je pars avec ma mobylette bleue et un plan de Lyon et je me retrouve dans une salle pleine avec un mec qui parle de Mallarmé et de Zola. J’avais 17 ans et je suis sidéré par l’ambiance. »

Le mec, c’est l’écrivain Patrick Laupin, avec qui Andrea entame une longue amitié : « Il y a deux ans, j’ai publié à La Rumeur libre sa somme sur Mallarmé, « L’esprit du livre ». À la fin de cette soirée, Henri Poncet, qui était l’éditeur de Laupin, m’invite à boire un verre. Dans ce bistrot, j’ai fait la connaissance de toute une bande. On ne s’est jamais quittés. J’ai fait des traductions de textes italiens pour Poncet, entrant ainsi dans le milieu littéraire. »

Andrea obtient son bac et s’inscrit aux Beaux-Arts pendant deux ans, parce qu’il a « besoin d’une pause ». « Mon père a 67 ans et il travaille pour payer mes études. Je ne pouvais pas continuer ainsi. Je pars en Allemagne pour mon service militaire, mon père prend sa retraite et rentre en Italie avec ma mère. »

Pendant son service, il se trouve que l’armée doit présenter des candidats à un concours de mathématiques, à Strasbourg, et y envoie Andrea, un brin récalcitrant. « Je n’étais pas spécialement intéressé par l’informatique, je n’avais rien préparé et… je suis sorti premier. »

Après l’armée, le jeune homme trouve un job dans une boîte de décoration de magasins, avenue de Pressensé. « Un employé du ministère est venu me reparler du concours de Strasbourg. Je pouvais faire une formation à Montreuil, avec salaire et prime de résidence. Il est revenu trois fois. Comme je refusais en prétextant que je faisais du théâtre, il me propose une formation à Lyon. C’était en 1974. J’en suis sorti avec un diplôme d’ingénieur en informatique. J’ai travaillé à Cap Gemini Sogeti. »

Il se met en quête d’un appartement avec atelier à Vénissieux et, ne trouvant pas, part à la Croix-Rousse. « Ce fut une décision très dure, avec la prise de conscience que mon changement de statut social posait problème dans la culture communiste de Vénissieux, qui se questionnait sur le devenir de la classe ouvrière dans l’émergence des nouvelles économies de service. Dans les années quatre-vingt, j’ai tenu un rôle d’écrivain public en bas des tours des Minguettes, à la cantine chez Berliet, pour écrire avec les gens des actions entre poésie et théâtre. Je me suis aussi intéressé à l’histoire de la ville et suis allé voir André Gerin, qui travaillait encore chez Berliet, pour écrire sur l’expérience de la gestion ouvrière de 1944 à 1947. Je voulais en faire un livre ou une pièce. J’ai recueilli des témoignages à Berliet et à Péchiney Ugine-Kuhlmann, à Pierre-Bénite. C’est à cette époque que j’ai créé la revue poétique « Fissure ? ».

Andrea, qui a passé un doctorat, entre au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Après avoir travaillé pour le secteur privé, il obtient son premier poste de fonctionnaire en 1994 à Athènes, où il reste dix ans. Il revient alors en France, détaché au CNRS et, en 2008, entre à l’ENSIIE à Évry. En parallèle, il crée sa maison d’édition, La Rumeur libre, où il a publié Laupin, Dextre, Dubost… Dernière parution, « Au bord du théâtre. Tome 1 » d’Eugène Durif, recueil de poésies.

Pour l’heure, Andrea Iacovella prépare une grande manifestation informatique sur le jeu vidéo (en avril 2015 à Évry), et porte au sein de l’ENSIIE le projet d’un cluster ISR 21 (« Investissement Socialement Responsable du 21e siècle), qui ferait converger culture, formation, recherche, économie, urbanisme et social dans un développement de territoire solidaire et innovant.

Paganini avait écrit pour son violon un « Mouvement perpétuel », terme également employé en science. Un mouvement perpétuel dont Andrea Iacovella est le parfait symbole.

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