Sur les bancs d'école du Burkina

Entre le 29 août et le 19 septembre, Grégory Moris, le benjamin de la rédaction, s’est rendu à titre personnel au Burkina Faso, dans le village de Napone, pour participer à un chantier humanitaire de soutien scolaire. Récit de ce séjour au “pays des hommes intègres”, petite somme de souvenirs de cahiers, de leçons et d’alphabets récités.

Commençons par une courte explication du système éducatif burkinabè (et pas “burkinabais”). Il est calqué sur le système français sauf qu’entre le CP et le CE1, une classe intermédiaire s’est glissée, le CP2. L’école est en principe obligatoire. En réalité, dans les petits villages, elle est bien souvent le dernier souci des parents, loin derrière les récoltes. Une classe compte en moyenne 160 élèves pour un seul professeur. Si le français est resté la langue officielle du Burkina Faso, après l’indépendance à laquelle la Haute Volta a accédé en 1960, il n’est pas la langue maternelle des enfants.
Pendant une dizaine de séances, Anne-Gaëlle et moi, vite rejoints par Solène et Jean-Marie, nous sommes frottés aux élèves du petit village de Napone (environ 5 000 âmes), à 130 kilomètres de la capitale, Ouagadougou.
Le premier jour, notre classe compte une vingtaine d’élèves. Nous les divisons en deux groupes. Les CP, CP2, CE1 et CE2 vont avec Anne-Gaëlle. Pour ma part, je m’occupe des CM1-CM2-6e. Si les enfants semblent intimidés, le courant passe plutôt bien. Nous lisons un texte ensemble, le résumons, puis nous enchaînons avec une dictée, sa correction et la lecture d’un second texte. Première constatation : leur niveau de lecture souffre d’un retard évident comparé aux écoliers français. Pourtant, les élèves font tous preuve d’un plaisir de lire que l’on ne rencontre pas forcément au pays de Molière. L’après-midi, mathématiques. Ils sont bien plus avancés en maths qu’en français. “Pour apprendre à lire, il faut savoir compter, avoir la logique que les mathématiques inculquent”, m’apprendra plus tard Félix, le secrétaire de l’association des parents d’élèves. Ah, bon.
Les autres jours de la semaine se dérouleront selon le même schéma : français le matin, mathématiques l’après-midi. Dans le groupe des “petits”, Anne-Gaëlle s’évertue à leur apprendre l’alphabet (en chanson, chacun son tour, par groupe de 3 lettres), les couleurs, les parties du corps, les animaux. Où l’on découvre que le lion, “roi de la jungle”, est une invention européenne ; ici, le lion n’est roi de rien du tout.
Au début de la deuxième semaine, nous sommes rejoints par deux autres volontaires, Solène et Jean-Marie. Tant mieux, parce que les élèves sont de plus en plus nombreux : de vingt au début du séjour, nous terminerons à plus de 60 par groupe. Solène et Anne-Gaëlle prennent les plus jeunes, pendant que Jean-Marie et moi, nous partageons les plus grands. Il s’occupera des cours de maths, moi de français. Au programme, indigestion de règles de grammaire et résumés personnels de textes : Le lièvre et la tortue, La princesse et le petit pois, etc. Des classiques de la littérature enfantine, en somme. Trois enfants se sortiront bien de la consigne, les autres montrant moins d’imagination : certains recopient le livre en entier, d’autres une ligne sur trois. Nous avons peut-être visé un peu haut !

Les cours et les imprévus
On n’est pas dans une salle de cours aseptisée et quelques événements perturbent régulièrement la bonne marche de la classe. Ainsi, Assana, 7 ans, rouvre une blessure au pied qu’elle s’est faite en travaillant dans les champs, quelques semaines plus tôt. Son pouce saigne abondamment à travers un pansement visiblement vieux de plusieurs jours. La petite fille hurle de douleur, il faut se mettre à deux pour retirer les bandages. On réprime un haut-le-cœur en découvrant une blessure mal cicatrisée, largement infectée, qu’on va essayer de soigner avec le matériel stérile qu’on avait apporté.
Maintenant, voilà un scorpion qui fait son entrée. Pas pour longtemps, les élèves lui lancent des cailloux, lui faisant regretter ce petit passage sous les bancs d’école. Quelques minutes plus tard, Wahabou, 13 ans, se plaint de nausées. Nous lui administrons un anti-vomitif qui a l’effet inverse : il se répand sur le sol, au milieu de ses camarades qui sautent dans tous les sens, les uns pour voir le spectacle, les autres pour éviter de se salir les pieds. Nous éloignons Wahabou du groupe, et comprenons qu’il ne fait pas une simple indigestion, mais bien une crise de paludisme : le garçonnet est brûlant et tremble de tous ses membres raidis par la maladie. Nous appelons à la rescousse Guy, le villageois chargé de la santé des habitants (parce que les médicaments sont stockés chez lui et non pour ses compétences médicales). Il ne semble pas inquiet : “Puisqu’il vomit, c’est qu’il va mieux !” Il accepte tout de même de lui administrer une dose d’amodiaquine et de donner consigne aux parents de le laisser au repos. Fin d’une journée de travail marquée par les imprévus. Je ne me souviens d’ailleurs même plus de ce qui était au programme.

“Je vomissurais, tu vomissuras”
À quatre pour enseigner, nous nous montrons beaucoup plus efficaces. Du côté des “petits”, l’apprentissage de l’alphabet progresse. Le travail sur les sons remporte un franc succès. Pas de problème en ce qui concerne les additions. Quelques élèves perturbent le cours, dont Issa, âgé de 7-8 ans, que nos amies bénévoles doivent renvoyer. Problème : dehors, il retrouve ses copains et se venge en hurlant, dérangeant encore plus la classe. Je le fais donc entrer à nouveau, l’installe dans mon groupe, tout au fond et seul, en lui interdisant de bouger une oreille. Condamné à s’ennuyer. Plutôt efficace.
En mathématiques, les grands travaillent sur des problèmes, des suites, des classements de nombres. J’inscris au programme de la dernière semaine la poésie, en travaillant à partir des fables de La Fontaine. “C’est une chanson !”, s’écrient les enfants en découvrant le texte. Vocabulaire, d’abord : rime, vers, strophe. Fastidieux, mais au bout de quelques jours, ils écrivent tous un petit poème. Pour se détendre un peu, je termine ces cours par un pendu : ils se prennent de passion pour ce jeu. Nous terminons ce lundi par des exercices de conjugaison. Je chambre Wahabou en lui demandant le verbe “vomir” à l’imparfait. Il se venge en me servant du “Je vomissurais, tu vomissuras”. Un partout, balle au centre.
Le dernier jour, nos deux compagnes étant parties aider à la désinfection de plaies dont souffrent certains villageois, je m’occupe des petits. Reprenant le credo d’Anne-Gaëlle : “On ne partira pas d’ici avant qu’ils ne connaissent l’alphabet”, je décide d’y consacrer la matinée. Miracle, à la fin, quelques élèves sont en mesure de le réciter sans faute. Applaudissements dans la salle, ils sont fiers comme des coqs. Dernier élève interrogé, le turbulent Issa, celui-là même qui s’était fait sortir la veille mais qui s’est montré très attentif jusqu’à cet instant. “Issa, récite-moi l’alphabet.” “A… B… C… D… E… (silence, puis, triomphant) A.” Tant pis.

Une pensée sur “Sur les bancs d'école du Burkina

  • 23 octobre 2010 à 17 h 01 min
    Permalink

    Quelle merveilleuse expérience que vous avez faite sur ce territoire africain hors du temps !
    C’est extraordinaire d’avoir apporté un peu de culture à ces petits. Félicitations à tous les deux, et merci pour ce récit très intéressant

  • 23 octobre 2010 à 17 h 01 min
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    Quelle merveilleuse expérience que vous avez faite sur ce territoire africain hors du temps !
    C’est extraordinaire d’avoir apporté un peu de culture à ces petits. Félicitations à tous les deux, et merci pour ce récit très intéressant

  • 23 octobre 2010 à 17 h 01 min
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    Quelle merveilleuse expérience que vous avez faite sur ce territoire africain hors du temps !
    C’est extraordinaire d’avoir apporté un peu de culture à ces petits. Félicitations à tous les deux, et merci pour ce récit très intéressant

  • 23 octobre 2010 à 17 h 01 min
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    Quelle merveilleuse expérience que vous avez faite sur ce territoire africain hors du temps !
    C’est extraordinaire d’avoir apporté un peu de culture à ces petits. Félicitations à tous les deux, et merci pour ce récit très intéressant

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