
« Le charivari donné au mari battu par sa femme », paru dans « L’Illustration » en 1884
Marie-Philomène Ribaud exerçait un métier singulier. Du haut de ses 22 ans, elle était « brodeuse sur ornements d’église ». Ses doigts agiles créaient des merveilles dignes de la capitale de la soie qu’étaient alors la ville de Lyon et ses abords, puisque la jeune femme résidait au Bourg, à Vénissieux. Elle habitait chez ses parents, Auguste Ribaud, boucher de profession, et sa femme Marie-Philomène Vendre. Eh oui, vous l’aurez remarqué, la mère et sa fille portaient les mêmes prénoms ! Et Marie-Philomène – la fille -, était un beau parti. Son père n’était pas sans le sou, car autrefois les bouchers comptaient parmi les artisans les plus aisés du village. Sa dot serait forcément rondelette.
Marie-Philomène Ribaud fit tourner la tête à bien des prétendants. Mais c’est Jean-François Giroud, un cultivateur vénissian de 26 ans, qui fut l’élu de son cœur. Comme cela se fait toujours en notre 21e siècle, la noce à venir fut annoncée à la mairie, la première fois le dimanche 28 septembre 1890, et la seconde fois le dimanche 5 octobre. Tout le village en fut ainsi officiellement informé. Les jeunes hommes de Vénissieux, fort marris de voir un si beau parti leur échapper, décidèrent alors de faire un charivari autour des futurs mariés. Ainsi le voulait la tradition. Depuis des siècles et des siècles, un peu partout en France, les jeunes gens encore célibataires mettaient en quelque sorte les prochains époux à l’amende. Ils se rendaient devant le domicile de la future épouse, de préférence le soir, jouaient de la musique, chantaient, dansaient, buvaient, criaient, et réclamaient une indemnisation en échange de leur consentement au mariage. Notre commune suivait, elle aussi, cette tradition ancestrale : « A Vénissieux, raconte en 1890 le journal Le Progrès, existe une vieille coutume. Lorsqu’une jeune fille se marie, les jeunes garçons des environs se rendent chez les parents de la fiancée et leur donnent une sérénade accompagnée de force compliments. Cette démarche est ordinairement récompensée par une somme d’argent dont le montant est laissé à la générosité de la famille ».
Mort des suites de ses blessures
L’après-midi du dimanche 5 octobre, un groupe de jeunes Vénissians vint donc devant la maison de Marie-Philomène, et commença son charivari. Le père de la future épouse, le boucher Auguste Ribaud, leur fit bon accueil et se montra particulièrement généreux en leur donnant 100 francs, soit environ deux mois de salaire d’un ouvrier, « pour boire à la santé de sa fille et de son futur gendre ». Munie d’un tel pactole, la troupe de jeunes se précipita alors dans les divers cafés du village. Mais le soir venu, « les têtes étaient passablement chauffées et une rixe vint à éclater ». Sur le coup de minuit, un domestique de 28 ans, Jean-Marie Gilloux, venu des monts du Beaujolais et n’habitant Vénissieux que depuis deux ans, « sorte d’Hercule brutal, peut-être peu méchant en sang-froid, mais dangereux en état d’ivresse », se prend de querelle avec le propre frère du futur marié, Benoît Giroud, âgé de 18 ans. Les deux hommes en viennent aux mains. Gilloux, l’hercule, sort un couteau fermé, le met dans sa main comme un poing américain, et frappe violemment la tête de Giroud. Celui-ci tombe à terre, « victime probablement d’une fracture du crâne », puisqu’il perd du sang par la bouche. On le ramène chez lui, on le panse, on le couche. Il semble aller mieux. Hélas, deux jours plus tard, le 7 octobre 1890, il meurt des suites de ses blessures. Son frère, Jean-François Giroud (le futur marié), déclare lui-même le lendemain son décès auprès du maire de Vénissieux, Napoléon Sublet.
Pendant ce temps au village, la rumeur commence à enfler, « et on avança que Benoît Giroud était mort, sans doute, à la suite des coups que lui avait portés Gilloux ». Les gendarmes s’emparent à leur tour de l’affaire, et arrêtent l’hercule. « Je ne crois pas l’avoir frappé dangereusement », affirme ce dernier. Peine perdue, il est aussitôt incarcéré à la prison Saint-Paul, à Lyon. Pour les besoins de l’enquête, le corps de la victime est exhumé puis autopsié par le docteur Lacassagne – l’un des pères de la médecine légale -, qui trouve effectivement une fracture du crâne. Les enquêteurs écoutent ensuite une quinzaine de témoins qui, tous, confirment la rixe liée au charivari. Gilloux est alors traduit en justice, « sous l’inculpation de coups et blessures ayant occasionné la mort sans intention de la donner ».
La justice indulgente
Dès lors, l’affaire va bon train. Le 3 novembre 1890, soit moins d’un mois après les faits, le tribunal correctionnel de Lyon entame le procès de Jean-Marie Gilloux. Les témoins sont auditionnés, de même qu’un médecin qui, curieusement, ne peut « établir une relation directe entre les coups portés et la mort de la victime » ! Le juge, de son côté, après avoir constaté que Gilloux n’avait pas d’antécédents judiciaires et qu’il jouissait d’une bonne réputation, obtient de ce dernier, en guise de repentir, « qu’il avait été provoqué ». Va-t-il être condamné à la peine de mort par décapitation ? Ou bien à la déportation au bagne de Cayenne, en Guyane ? Que nenni ! De manière assez stupéfiante, « le tribunal se montrant indulgent, n’a infligé à Gilloux que trois mois de prison » ! Quant à Jean-François Giroud et Marie-Philomène Ribaud, indirectement et bien involontairement à l’origine de ce drame, ils se sont mariés à la mairie de Vénissieux le 18 octobre 1890, soit 11 jours après le meurtre de leur frère et beau-frère. Avec le cœur certainement pas à la fête. Le meurtrier, lui… se maria six mois plus tard, le 16 avril 1891, à Saint-Bonnet-des-Bruyères, dans les monts du Beaujolais où il était retourné vivre.
Sources : Archives du Rhône, 4 E 8196 (18/10/1890), 4 E 10480 (16/4/1891) et 4 E 12256 (8/10/1890). Bibliothèque Nationale de France, Gallica, journal Le Progrès, 11/10, 12/10, 16/10 et 4/11/1890.






























Richard
7 septembre 2026 à 15 h 13 min
Excellement relaté dans les moindres détails .. merci à l’auteur de ce billet !