Violences urbaines : services publics en ligne de mire

Inquiets et excédés. Ils sont soldats du feu, agents d’accueil, policiers, jardiniers municipaux ou encore chauffeurs de bus. À l’image des pompiers qui ont manifesté lundi 6 novembre à Lyon pour dénoncer l’insécurité, les représentants des services publics expriment leur ras-le-bol.

Intolérable. À Vénissieux, dans la nuit du 24 au 25 octobre, des pompiers de Feyzin, appelés pour des feux de poubelles à Monmousseau, se retrouvent au cœur d’un dispositif digne d’une guérilla urbaine. Leur camion fait face à des poubelles disposées en arc de cercle sur la chaussée, tandis que des barrières de chantier les empêchent de faire demi-tour. Ils subissent alors des jets de pierre et reçoivent même un cocktail Molotov. Sur sa page Facebook, le syndicat de policiers Alliance postera le lendemain la photo d’un carton contenant “18 cocktails Molotov et deux bouteilles pleines d’essence”, découverts le 26 octobre. Ce soir-là, les forces de l’ordre seront d’ailleurs à nouveau la cible de jets de pierres. Tandis que, dans la nuit de vendredi 27 au samedi 28, sept voitures finiront brûlées boulevard Lénine.

“Nous ne sommes plus dans le registre de l’incivilité, puisqu’un objet enflammé a été jeté sur des pompiers en service. Il s’agit d’une tentative d’homicide, un palier a été franchi”, estime Rémy Chabbouh, secrétaire général du syndicat SUD SDIS 69, majoritaire chez les pompiers de la Métropole et du Département. Qui évoque “un bruit de fond permanent”, avec “des violences verbales quotidiennes” et “pas une semaine qui passe sans qu’une agression ait lieu”.

“Ce type d’agression peut arriver partout”
Cette situation, Pierre (*), pompier à Feyzin, la connaît bien. “Toute l’année, on fait face à des incivilités et à des provocations. Des gens qui nous empêchent de passer au feu rouge, qui nous insultent, qui nous ferment la porte des immeubles. On prend régulièrement des jets de pierre, de boulons, de pommes de terre… et maintenant des cocktails Molotov, déplore-t-il. Pourtant, on est là pour aider ! Et on est aussi pères de famille, maris, oncles et tantes, frères et sœurs.” Le syndicat SUD demande “des réponses pénales adaptées”, “des effectifs à la hauteur des situations à risque” et plaide pour “une anonymisation des dépôts de plainte”. Lundi, 250 pompiers en grève alternée de 69 minutes ont défilé de la caserne de Lyon-Rochat à l’auditorium. Reçus en préfecture, ils ont aussi demandé une escorte policière systématique pour les secteurs à risques.

Le 28 octobre, toujours à Vénissieux, un conducteur TCL de la ligne C12 est sauvagement agressé par trois individus. Après avoir forcé la porte avant et détruit la vitre de protection, ils le traînent à l’extérieur, pour le rouer de coups sous le regard terrifié des passagers. Le conducteur, hors de danger, n’a pas encore repris le travail. “On est extrêmement choqué, confie Riad Marzouki, chauffeur de bus. Ce type d’agression peut arriver partout. Il n’y a pas plus d’agressions sur les lignes de Vénissieux qu’ailleurs. Simplement, elles sont beaucoup plus violentes car on peut très vite se retrouver face à 30 ou 40 personnes.” Du côté de la CGT des TCL, Thierry Pécoud, secrétaire général, pointe “une tension latente dans la population”, ainsi qu’un manque d’effectifs et un déficit de formation des chauffeurs aux situations d’urgence. Chez FO, le délégué Stéphane Noël se dit aussi “inquiet pour la sécurité des agents”. “Les insultes et les crachats sont devenus le lot quotidien des chauffeurs”, assure-t-il.

Maintenir le service public
Du côté de Keolis, qui gère le réseau TCL, on rappelle que “le sentiment d’insécurité doit toujours être différencié de la réalité”. Le directeur d’exploitation, Jérôme Berthonneau, met en avant les chiffres officiels des atteintes à l’intégrité physique des agents sur l’ensemble du réseau : 134 en 2016, 133 en 2017. “Ces chiffres ne tiennent pas compte de la gravité”, concède-t-il néanmoins. Avant d’assurer que, si la politique de l’entreprise consiste à “maintenir au maximum sa mission de service public”, la priorité reste toutefois “la sécurité des salariés et des clients”. Et d’indiquer que “les conducteurs des lignes les plus dures sont formés progressivement aux situations conflictuelles”.

Le 30 novembre, les trois jeunes majeurs suspectés de l’agression seront jugés sur le fond, après avoir été appréhendés et écroués grâce aux images de vidéosurveillance. Keolis se portera partie civile.

(*) Prénom d’emprunt
Note : contacté, le Service départemental et métropolitain d’incendie et de secours (SDMIS) n’a pas souhaité répondre à nos questions.

 

Pas seulement à Vénissieux
À Nîmes, les pompiers du Gard ne décolèrent pas non plus. Depuis le 23 octobre, ils se sont installés avec tentes, uniformes et engins devant la préfecture. Les départs pour les interventions se font depuis cette “caserne à ciel ouvert”. Quant à la vraie caserne, elle a été mise en vente symboliquement… sur Le Bon Coin par les soldats du feu. Lesquels réclament, comme à Lyon, davantage de moyens humains et matériels pour faire face notamment à la montée de l’insécurité. “Il y a un mois, dans la nuit du vendredi 7 au samedi 8 octobre, un de nos équipages a reçu un cocktail Molotov lors d’une intervention. Nous sommes donc totalement solidaires de nos collègues du Rhône”, explique Patrice Cartagena (syndicat Sud).

 

Michèle Picard : “Je condamne fermement cette violence”

Quel est votre sentiment suite à ces agressions et incivilités ?
Je condamne fermement cette violence qui monte depuis plusieurs années. J’apporte bien entendu tout mon soutien aux victimes. Je pense aux forces de police, aux pompiers, aux chauffeurs de bus, mais aussi à tous les agents municipaux qui travaillent en lien avec la population : les jardiniers municipaux, les personnels d’accueil… Lors du dernier Conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance (CLSPD), j’ai par exemple évoqué le cas de l’hôtel de Ville, où les agents doivent parfois faire face, à l’accueil, à l’agressivité de certains habitants, de plus en plus virulents. Cela dit, il n’y a pas de zone de non-droit à Vénissieux.

Qu’entendez-vous par “cette violence qui monte” ?
Reprenons l’exemple de l’accueil à l’hôtel de Ville. Auparavant, lorsque les gens étaient en détresse, la discussion était possible. Mais aujourd’hui, les situations dégénèrent très rapidement. Et il en est de même pour les conflits de voisinage. C’est une violence ordinaire, banalisée, qui s’installe sur tout le territoire, et qui aboutit à des événements de crise comme cette agression des pompiers à Monmousseau. Il y a aussi, depuis quelques années, des périodes propices aux violences urbaines : le 14 juillet, la Saint Sylvestre, Halloween, certaines grandes compétitions de football…

Comment remédier à cette situation ?
Nous vivons dans une société en plein délitement, en proie à un manque phénoménal de repères et dégradée par les économies parallèles. Il faut donc valoriser et renforcer les gens dont la mission est d’assurer un service public, ce qui implique d’augmenter le nombre de fonctionnaires, et non le réduire comme le fait le gouvernement. Les solutions pour s’en prendre à la violence passent aussi par l’éducation et par la sanction. Les dépôts de plaintes doivent aussi être encouragés, et l’anonymat des plaignants doit être garanti lorsque cela est nécessaire.

 

L’opposition monte au créneau
Présent lundi à la caserne Rochat, le conseiller municipal vénissian d’opposition Christophe Girard (divers droite) indique “soutenir les pompiers du Rhône”. “Ce mouvement est à nos yeux absolument justifié. Il est plus que temps qu’une réponse politique soit apportée et sans délai”, assure-t-il. Évoquant “un système judiciaire totalement inadapté”, il regrette que “de nombreuses plaintes soient classées sans suite ou se soldent par de simples rappels à la loi”. Christophe Girard plaide pour l’anonymisation des plaintes des pompiers et leur équipement en caméras portatives. Avant de conclure : “Les principes de notre République ne peuvent rester ainsi impunément pervertis et bafoués.”
Dans un communiqué de presse en date du 31 octobre posté sur leur page Facebook, les élus socialistes du groupe Ensemble pour Vénissieux dénonçaient le “silence assourdissant de Michèle Picard”. Avant de condamner “avec la plus grande fermeté, les intolérables atteintes à l’ordre public qui ont récemment eu lieu dans notre commune”. Et d’en appeler “solennellement” au nouveau préfet Bouillon “pour qu’il débloque les moyens nécessaires pour rétablir l’ordre”. Le 6 novembre, ils ont adressé un courrier au ministre de l’Intérieur et ancien maire de Lyon, Gérard Collomb, dans lequel ils proposent que “Vénissieux fasse partie de l’expérimentation qui doit être menée l’an prochain pour la mise en place de la police du quotidien”.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *