Alain Gervais, l’homme tranquille

Rien ne prédestinait ce Normand à s’installer à Vénissieux, après une enfance en région parisienne, une adolescence dans le Midi, puis une expatriation au Québec. Au Moulin-à-Vent, où il a fini par s’enraciner après plusieurs années passées aux Minguettes, Alain Gervais préside le centre social, sa seconde maison, en toute discrétion.

Il y passe plusieurs fois par semaine, aime discuter avec les salariés, les bénévoles. Toujours prêt à soutenir les idées, les projets des uns et des autres. C’est un homme tranquille, peu démonstratif, discret, mais sur qui on peut compter à 100 %, disent de lui les membres du centre social du Moulin-à-Vent. De sa Normandie natale, Alain Gervais n’a pas gardé beaucoup de souvenirs. Né il y a 66 ans, à Cormelles-le-Royal, dans le Calvados, il est le dernier d’une famille recomposée de cinq enfants. Très rapidement, ses parents s’installent en région parisienne, à Bezons. “À l’époque il y avait des vaches, maman allait même chercher du lait à la ferme, se souvient-il. C’était une banlieue populaire, on jouait au foot, on pratiquait le vélo, la patinette, il n’y avait pas de voiture.” Le temps de l’insouciance et des copains. De la mixité sociale aussi. “On était tous ensemble. On ne se préoccupait absolument pas de nos origines.”

À leur retraite, ses parents décident de s’installer dans le Midi, à Toulon. Alain y décrochera une licence de droit avant de se spécialiser en comptabilité. Il y vivra aussi Mai 68. “J’avais 18 ans. L’âge de m’intéresser de plus près à la politique. Même si je n’étais membre d’aucun parti. J’avais des amis de droite, de gauche. Ce mixage était intéressant.” Avec ses copains, il descend dans la rue, manifeste. “On occupait pacifiquement le collège, le lycée. J’ai participé à tout ce qui passait à Toulon. Généralement, en fin de journée on se retrouvait sur la plage, nous passions des heures à refaire le monde, nous échangions sur la société idéale, nos projets. C’était passionnant. Presque autant que le rock’ n’ roll, qui a changé nos vies. On souhaitait prendre notre autonomie. Ce qui était beaucoup plus difficile qu’aujourd’hui. À 19 ans, comme beaucoup j’ai voulu partir en Inde, mais comme je n’étais pas majeur (à l’époque la majorité était fixée à 21 ans, N.D.L.R), mes parents ont refusé.”

La politique, Alain en entendait souvent parler à la maison par son père et son oncle, tous les deux gaullistes. “Au lendemain de l’Appel du 18 juin, mon oncle a rejoint Londres, il a travaillé directement avec le général de Gaulle. Mon père était lui aussi dans la Résistance. Malheureusement ils ne parlaient pas beaucoup de ce qu’ils avaient fait pendant toutes ces années. Et nous leur posions peu de questions. Nous n’osions pas. C’était une forme de respect. Ce que je regrette aujourd’hui car je suis un passionné d’Histoire avec une prédilection pour cette période.”

Alain Gervais se souvient en revanche avoir été informé par ses parents des horreurs du nazisme. “Quand j’avais 10 ans on regardait des films en famille sur les camps de la mort. Nous avions des amis dont les grands-parents en avaient réchappé. Ou d’autres qui y avaient perdu des membres de leur famille. Cette prise de conscience m’a marqué.” Il rencontre son épouse en 1971, dans une station de ski. Ils auront deux enfants. Nicolas naît en France en 73, Isabelle deux ans plus tard… au Canada.

Car entre-temps, la petite famille, sans oublier le chat (une des passions d’Alain) part outre-Atlantique. “Nous avions envie de voir autre chose. Des membres de notre famille y étaient installés. En huit jours, tout était organisé : un travail, un logement… Nous avions le statut d’immigrant reçu, c’est-à-dire que les autorités de l’immigration nous accordaient le droit de résider au Canada en permanence. À Montréal, j’étais responsable administratif dans une imprimerie.” C’est là qu’il découvre la force des Québécois. Et le Front de libération du Québec (FLQ), qui militait pour l’indépendance de la Belle Province. “Dans cette imprimerie, on éditait entre autres des journaux du FLQ : le Jour, le Devoir. Je connaissais bien Raymond Lévèque, auteur-compositeur, poète, ou encore Rémi Marcout, homme d’affaires québécois. On déjeunait ensemble régulièrement, on échangeait. Leur discours était intéressant car inscrit dans la non-violence. On était bien, on a vécu les Jeux olympiques de 1976, c’était une période extraordinaire de notre vie.” Seul bémol à ce tableau idyllique : “La famille nous manquait.”

“Nous avons vécu 15 ans aux Minguettes.
Nous gardons
des souvenirs extraordinaires, des amitiés profondes.

Entre locataires, il existait une vraie solidarité.”

La décision est prise : retour en France, d’abord en région parisienne où Alain est employé deux ans dans une entreprise de chocolat. Puis direction Nice. Là-bas, il travaille chez Brossette. “C’est grâce à cette société que j’ai connu la région Rhône-Alpes puis Lyon car le siège de l’entreprise était installé place Jean-Macé. J’ai adoré la capitale des Gaules. Son architecture, le centre-ville, Saint-Jean… J’ai alors demandé une mutation pour nous y installer, ce fut impossible à l’époque.” Mais il ne perd pas espoir. Il finit par décrocher un job de chef comptable dans la zone industrielle intercommunale, dans une concession de la société Fenwick.

Les Gervais s’installent à Vénissieux en 1985. Une ville qu’il ne quitterait “pour rien au monde”. “Nous avons vécu 15 ans aux Minguettes. C’était après les événements des années quatre-vingt. On y était très bien et heureux. Nous habitions rue Ravel. À l’époque, on nous proposait uniquement des logements en location. Alors que nous voulions acheter. De ce quartier, nous gardons des souvenirs extraordinaires, des amitiés profondes. Tout se passait bien dans l’immeuble, toutes les cultures se côtoyaient. Entre locataires, il existait une vraie solidarité. Les enfants ont été scolarisés dans les écoles du quartier puis au collège Paul-Éluard. On se souvient des gâteaux que nos voisins nous apportaient à l’occasion de la fin du ramadan. Au-delà des différences culturelles, nous avions tous les mêmes préoccupations, notamment sur le plan social.” Le couple quitte à regret le plateau et s’installe dans le quartier du Moulin-à-Vent, où il achète une maison.

Après un licenciement, Alain crée une entreprise d’insertion, en reprend une autre, la transforme en SCOP. Il y reste quatre ans en tant que directeur financier. “Ça m’a appris beaucoup de choses. Dans le milieu de l’insertion on privilégie les relations humaines, ce qui m’allait bien ! Mais on s’aperçoit très rapidement des limites de l’insertion : ce sont souvent les mêmes personnes qui tournent d’entreprise en entreprise.”

Quand vient la retraite, Alain ne veut surtout pas s’arrêter. “La fin de la vie professionnelle ne doit surtout pas être synonyme de télévision et de fauteuil !” Avec son épouse, aujourd’hui décédée, ils avaient poussé la porte du centre social du Moulin-à-Vent dès leur arrivée dans le quartier pour y pratiquer la danse et la randonnée. “On s’est liés avec des bénévoles, des adhérents. Petit à petit je me suis investi de plus près dans la vie du centre en devenant membre du conseil d’administration d’abord, puis finalement président.”

Une fonction prenante. Pas le temps de s’ennuyer quand on sait que près de 1 300 personnes sont inscrites aux différentes activités proposées et que le centre social touche 921 familles, dont plus de 800 sont adhérentes. “Au total, 2 800 personnes poussent chaque année la porte du centre, ce qui n’est pas rien ! Je viens plusieurs fois par semaine, participe aux réunions, au recrutement, entends les salariés, les administrateurs. On travaille en équipe, on se respecte. Les actions menées en partenariat avec les autres centres sociaux de Vénissieux sont extrêmement enrichissantes. Nous nous connaissons bien, des manifestations sont organisées conjointement. On ne peut pas travailler seul dans son coin, c’est impossible.”

Une pensée sur “Alain Gervais, l’homme tranquille

  • 12 juillet 2018 à 21 h 20 min
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    Alain, vous rappelez-vous d’un certain Alain Carrara ? Nous étions en train d’évoquer vos souvenirs d’enfance à Bezons, entre la rue André Lemonnier et la rue Pierre Altmeyer …

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