Plaques de rues, fragments d’histoire

1831. Un géomètre dessine le premier plan complet et détaillé du territoire de notre commune. Les bâtiments officiels et toutes les maisons surgissent sous son pinceau. Il trace également les rues, mais le tour en est vite fait. Rue de la Place, rue de la Grande Charrière, rue du milieu du Moulin à Vent : les doigts d’une seule main suffisent à les compter ! Le Vénissieux d’alors reste encore très champêtre, la quasi-totalité de ses chaussées n’étant que routes ou chemins.
À force de les parcourir durant des siècles, les Vénissians les ont eux-mêmes baptisés. À certains chemins, ils ont donné le nom d’une activité pratiquée aux abords : celui du Charbonnier évoque les artisans qui peuplaient la forêt, celui du Port les bateaux navigant sur le Rhône et celui de la Perrière, d’anciennes carrières de pierre. Ou bien ces artères buissonnières portent le nom du secteur qu’elles desservent (chemin du Puisoz), d’un bâtiment érigé sur ses bords (chemin de la Grange Rouge), d’une caractéristique physique (chemin d’En Haut), ou plus souvent d’une destination, comme “le chemin tendant de Vénissieux à Saint-Priest”… qui prend le sens inverse sitôt franchie la frontière san-priote.

Au fur et à mesure que le XIXe siècle égrène ses années, Vénissieux accroît sa population et se change en ville. Du coup de nouvelles rues surgissent un peu partout. En 1822, la municipalité souhaitant “faciliter la circulation des voitures destinées à transporter les récoltes” jusqu’au cœur du vieux village, s’attaque à une venelle plus étroite qu’un couloir. Ce passage, “dangereux en hiver à cause de sa pente”, et qui “pendant la nuit peut être regardé comme une espèce de coupe-gorge”, est mis sens dessus dessous et baptisé tambour battant “rue de la Brèche”. L’origine de cette curieuse appellation ? Au XVIIe siècle, alors que le chef-lieu était encore entouré d’un rempart, les “murailles du chasteau dudict Vénissieu” s’interrompaient “a une breche qui est au-dessoub du jardin et maison curialle”. Cette nouvelle rue est l’ancêtre de notre boulevard Laurent-Gérin. Après 1830, le rythme des créations s’accélère. En l’espace d’une génération fleurissent les rues de l’Ange, du Pavé, Prudhomme, Tannière, Sandier, et bien d’autres encore. Elles sortent si vite de terre que les plans n’arrivent plus à les suivre ! Se perdre dans Vénissieux devient un jeu pour les enfants et un cauchemar pour les grands.

1882. Les autorités veulent que tout un chacun puisse se repérer dans le dédale de la banlieue lyonnaise. Aussi le préfet demande-t-il d’installer “une plaque contenant le nom de la commune et du canton, les coordonnées géographiques, l’altitude et la distance du chef-lieu du département, la commune de Vénissieux étant comprise parmi celles dont les coordonnées géographiques ont été calculées”. Cette plaque fut vissée sur la mairie d’alors, devenue depuis le Musée communal de la Résistance et de la Déportation. Treize ans plus tard, en 1895, le préfet poursuit dans la même voie et ordonne que des panneaux indicateurs soient placés “à l’intersection des routes nationales ou des chemins de grande communication avec les chemins vicinaux, conduisant à des agglomérations”. Le conseil municipal repousse pendant des mois la dépense en prétextant le mauvais état de ses finances, mais finit par exécuter les ordres venus d’en haut. Le pli est pris, Vénissieux met enfin ses rues sur les rails du progrès.

1898. Le conseil municipal est désormais converti aux plaques d’identité urbaines. Il entend à présent perpétuer la mémoire des bienfaiteurs de Vénissieux, en donnant pour la première fois des noms de personnes aux rues de la commune, “ainsi que l’on procède à Bourg, à Lyon et dans la plupart des villes”. La rue de la Tanière et la montée Croze deviennent ainsi les rues Antoine-Billon et Gaspard-Picard, en hommage à un généreux tonnelier et à un riche industriel décédés quelques années auparavant. Au temps des noms champêtres succède le temps des grands hommes.
Après avoir choisi certains de nos concitoyens, les élus quittent très vite les horizons locaux au profit des gloires nationales et internationales : dès 1900, le chemin du Moulin-à-Vent est rebaptisé “rue du Président Krüger, dont on ne peut trop honorer le courage et le patriotisme”. Qui connaît aujourd’hui Paul Krüger ? Mort en 1904, il fut l’éphémère président de la république du Transvaal, lorsque cette province d’Afrique du Sud se révolta contre l’Empire Britannique. Alors que la France se taille un empire colonial en Afrique, où elle se heurte aux appétits anglais, afficher le nom de Krüger sur les maisons du Moulin-à-Vent n’a rien d’anodin. D’un seul coup les Vénissians se servent de leurs rues et de leurs chemins pour affirmer leurs opinions politiques.
Le village d’antan a décidément bien changé ! Désormais politisée, l’identité de l’espace public échappe aux simples habitants. À l’avenir, ils ne décideront plus d’eux-mêmes comment appeler telle ou telle rue. Et, pour éviter toute innovation intempestive en la matière, en août 1901 le conseil municipal fige le nom des voies de la ville en dressant leur liste officielle. Vingt-huit rues et places reçoivent l’onction des autorités : certaines venues du fond des temps comme la rue du Château ; d’autres portant le flambeau du progrès comme les rues de la Gare, de l’Industrie et de la Verrerie ; et quelques-unes un brin poétiques, comme le chemin du Petit-bois, venu remplacer le trop hygiénique chemin de la Lessive, ou encore la rue du Repos, en lieu et place du tristounet “chemin rural du cimetière”. Et pour bien matérialiser leur appellation officielle, en novembre 1901 le maire fait apposer à tous les carrefours les fameuses plaques émaillées. Il ne reste plus qu’un pas pour encadrer l’espace, en numérotant chaque immeuble, chaque maison, le moindre cabanon. En décembre 1901, leurs habitants reçoivent en guise de cadeau de Noël l’obligation de s’en charger… à leurs frais.

1905. Le gouvernement impose la séparation de l’Église et de l’État, et instaure la laïcité. Les rues n’échappent pas à la règle. En même temps qu’il interdit les processions religieuses et “demande l’enlèvement des croix sur la voie publique”, le conseil municipal balaye d’une seule délibération les rues de l’Ange, Saint-Pierre, Sainte-Catherine et de l’Église, ou les trop banales rue Neuve et place de la Mairie, pour les remplacer par les héros de la iiie République. Sadi Carnot, Jules Ferry, Paul Bert, Victor Hugo, Louis Pasteur, Jean Macé, Léon Gambetta, Émile Combe et la République elle-même tiennent désormais le haut du pavé vénissian… comme dans presque toutes les communes de France. Ce grand élan patriotique accorde quand même une concession à une figure locale : Napoléon Sublet, un fameux maire de notre ville à la fin du XIXe siècle, reçoit en hommage la plus grande place du Vénissieux d’alors. Enfin, à quelques lettres près. Son prénom impérial se retrouve amputé sur les plaques, au profit du “Léon” que nous lui connaissons.

Sources : Archives de Vénissieux, registres des délibérations municipales, 1822-1908. Archives de l’Isère, B 2892 (1663). Livre de Maurice Corbel, Dans les rues de Vénissieux.

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