Adieu la barre

Dans quelques jours, la barre de Monmousseau ne sera plus. Après trois ans de préparation et de travaux, elle sera détruite par explosion. C’est une page de l’histoire de Vénissieux qui va se tourner.

Quelques chiffres à retenir

La barre de Monmousseau, c’est 15 étages, 6 allées, 110 mètres de long sur 11 mètres de large, 25 000 tonnes de béton.

Pour en venir à bout, il aura fallu :

  • 18 mois de travaux avec 60 personnes en effectif de pointe
  • 300 tonnes de curage
  • 300 mètres linéaires de foration
  • 2 000 équerres de renfort de panneaux de façade
  • 6 000 mètres linéaires de façade évacués
  • Et quelques secondes d’explosion.

À l’heure où nous écrivons ces lignes, elle est toujours debout. Du lycée Jacques-Brel, de l’entrée sud de Vénissieux ou encore du centre-ville, on l’aperçoit encore se dressant en haut du plateau des Minguettes, à deux pas du marché du même nom. Fière, imposante, indestructible en apparence. D’ici une semaine, la barre de Monmousseau aura pourtant disparu. Elle s’effondrera sur elle-même avec fracas, terrassée en quelques secondes par des explosifs savamment positionnés sur une structure volontairement affaiblie par Cardem, le prestataire chargé de sa démolition.

Qui passe aujourd’hui à ses pieds ou la regarde depuis la Place rouge serait toutefois tenté d’y chercher des linges aux fenêtres, des visages derrière les vitres ou des silhouettes à ses portes. Mais depuis 2018, plus personne n’habite ici. Les habitants ont été relogés par le bailleur, ICF Habitat, en majorité à Vénissieux. Les casques des ouvriers de chantier ont remplacé les visages des habitants. Les travaux de démolition, supervisés par le pôle d’ingénierie spécialisé Ginger Deleo ont débuté en janvier 2020 après deux ans de préparation (lire par ailleurs).

Détruire pour reconstruire

La dernière réhabilitation d’ampleur de ce bâtiment achevé en 1967 a eu lieu dans les années 1990. Depuis, l’immeuble et ses 197 logements accusaient le poids des ans : infiltrations, mauvaise isolation thermique et phonique, pannes d’ascenseur à répétition. Les derniers temps, les halls semblaient propres, mais accueillaient souvent des guetteurs.

Mais ses habitants retiendront aussi les bons moments. Derrière ces murs, il y avait une vie. « Lorsque je suis arrivée au 19, rue Gaston-Monmousseau, je n’avais pas un an, et j’y suis restée jusqu’à mes dix-huit ans, se souvient Corinne Courtieu, 56 ans. Les appartements étaient très beaux, spacieux, bien plus agréables que ce que je connais aujourd’hui. Il y avait une véritable convivialité entre les voisins. On surveillait mutuellement nos enfants, on allait chercher de la farine chez le voisin, les enfants allaient seuls à l’école. »

Une fois détruit, ses gravats évacués, la barre de Monmousseau laissera place dans quelques années à une trame verte d’un hectare et demi, qui permettra de relier à pied ou à vélo le centre-ville au plateau. Un petit parc devrait aussi être créé à cet endroit. Dans le cadre du Nouveau programme national de rénovation urbaine (NPNRU), dont l’un des objectifs est de désenclaver le plateau, plus d’un millier de logements seront construits dans ce quartier. Une renaissance en quelque sorte.


D’anciennes habitantes témoignent
Irène Lach, retraitée

« J’ai vécu de 1967 à 2009 dans la barre de Monmousseau. Au début, c’était chouette. Il n’y avait pas encore de gazon tout autour, mais l’appartement était magnifique. À cette époque, tout le monde n’avait pas toutes ces commodités, la salle de bains notamment… Les derniers temps, j’ai occupé un autre appartement, au 2e étage. Il avait une surface de 85 m², avec une grande salle à manger et trois chambres.

Je me souviendrai toujours de l’ambiance des débuts. On s’entendait tous bien. Nos enfants allaient tous à l’école Charles-Perrault. Ils jouaient dehors et c’était tout à fait normal, on n’avait aucune raison de s’inquiéter. Pour le ramadan, on se retrouvait chez les uns ou les autres. On partageait nos gâteaux, on se donnait des recettes entre mamans de toutes les nationalités. Certains après-midi, on organisait des goûters pour les enfants. Chaque famille apportait un petit quelque chose… Mais même le soir après le travail, on se retrouvait sous le grand arbre pour discuter de tout et de rien.

Il y avait aussi la fête des voisins, tous les ans. On installait de grandes tables dehors, et je peux vous dire que les discussions allaient bon train ! L’été, je me rappelle aussi des concerts improvisés sur la « Place rouge » comme on l’appelait, ou encore des fêtes de quartier… Lorsque les premières barres sont tombées autour de nous, on a beaucoup pleuré. C’était un bout d’histoire, de notre histoire, qui s’en allait. L’émotion a été identique pour les tours de Démocratie.

Les choses se sont gâtées dans les années quatre-vingt. Et après être partie, vers les années 2010, lorsque je rendais visite à ma fille qui habitait encore dans la barre, je devais passer au milieu des fauteuils de dealers pour arriver à son appartement. Ils me demandaient qui je venais voir… Et la propreté laissait de plus en plus à désirer. Je ne vis plus à Vénissieux, mais je suis toujours son actualité. Savoir que la barre Monmousseau va tomber me fait de la peine, beaucoup de peine. »

Anne Arcens, 60 ans

« J’ai habité en bout de bâtiment au rez-de-chaussée de 1979 à 1982 – à une époque où ces appartements étaient réservés aux agents de la SNCF – puis au 4e étage de 1983 à 1985.
J’ai vécu les émeutes de 1981 face à ma fenêtre. J’avais vingt ans à l’époque et l’arrivée de la gauche au pouvoir avait insufflé un air de liberté, de victoire. Nous étions tous plus ou moins dans cette euphorie et celle-ci s’est vite transformée en vengeance. Une révolte du quartier que personne n’a vu venir, je pense. Ce ras-le-bol des « oubliés »  est devenu un affrontement avec cette droite que la gauche combattait et accusait de la situation. Lorsque les bagarres ont éclaté j’ai eu très peur. Un jour, une bombe lacrymogène est arrivée dans mon salon. Il faut dire que j’habitais le rez-de-chaussée du bout de l’immeuble et me trouvais donc en contrebas de la butte de Monmousseau. Et j’ai vu des voitures en feu dévaler la butte…

Je suis partie en vacances loin de tout cela. Lorsque je suis revenue, plus rien n’a jamais été pareil. Des voitures brûlaient régulièrement… Je me demandais chaque matin si la mienne était encore en état. Puis un jour elle y est passée comme les autres ! Les incivilités sont alors devenues courantes.

Lorsque je me remémore la première destruction des tours, je ressens encore le pincement au cœur que j’ai eu à ce moment… Notre paysage changeait de visage. Beaucoup de nos « voisins » étaient déjà partis sans espoir de retour. J’entends encore la sirène précédant l’explosion et ce boum… J’ai pleuré, et beaucoup de gens autour de moi également. Je n’y pense jamais sans émotion. Malgré tout, j’ai aimé vivre dans ce quartier. Les deux appartements que j’ai occupés étaient très corrects. Le marché était à côté, il y avait aussi Venissy avec tous les commerces, la Poste, la crèche collective pour mon fils, l’école Perrault pour ma fille. Mais fin 1985 nous n’étions plus que quatre locataires pour 15 ou 16 étages et le prix des charges était devenu insupportable. Nous sommes partis pour la Pyramide et ses logements à grands balcons. »


Allées 11-21 : portraits avant la chute

Suite à un premier travail photographique en 2016, Antoine Boureau et Lucie Moraillon sont venus vivre un mois dans la barre ICF, en 2017. Avec les jeunes du quartier et l’écrivain Milan Otal, ils ont rencontré les habitants pour un livre, Allées 11-21, publié en 2018.

À un jeune de Monmousseau, on a un jour posé cette question, alors qu’on savait que la grande barre allait être démolie. Nous étions en 2017. « Est-ce qu’il y a quelque chose qui va vous manquer dans le quartier ? » La réponse fut simple : « Oui, tout. »

Dès l’annonce de la démolition de cette barre ICF, un premier travail photographique fut réalisé en 2016 par Antoine Boureau et Lucie Moraillon (de l’association Dialogues en photographie) avec les habitants. D’immenses portraits des locataires de l’immeuble furent alors affichés sur la façade. Comme si le béton reprenait vie en se chargeant d’humanité.

Antoine et Lucie sont revenus l’année suivante, accompagnés de l’écrivain Milan Otal. Ils ont vécu un mois dans le bâtiment quasi abandonné pour mener à bien un formidable travail de reconstruction de la mémoire. Un livre est né de l’expérience, Allées 11-21, publié à La Passe du vent. On y retrouve des images prises par les deux photographes mais aussi par les jeunes qu’ils ont conseillés. Aux textes de Milan, s’ajoutent les propos des habitants.

Ainsi, à la mémoire du quartier, se sont additionnés la vie et les récits de ceux qui y ont vécu. Celui-ci enseignait au Maroc et était arrivé à Monmousseau en 2006. Celle-là venait du Cap-Vert, cet autre était un Libanais du Sénégal. La mixité géographique ouvrait les cœurs et chacun, au cours de cette enquête menée par les jeunes, s’intéressait à l’autre, à son parcours et trouvait des similitudes avec le sien.

Et puis il y avait l’éléphant, esquissé en brûlures de briquet sur le mur de l’escalier de l’allée 17, au 14e étage. Il allait vite devenir comme un symbole, le leitmotiv de la balade à travers cet immeuble déserté dans lequel subsistaient des traces de vie, des tranches de souvenirs. Un éléphant, c’est bien connu, a de la mémoire. Une barre qui s’effondre aussi.

Allées 11-21, Milan Otal, éditions La Passe du vent

2 pensées sur “Adieu la barre

  • 22 avril 2021 à 17 h 34 min
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    Entièrement d’accord avec Philippe Demarquet. J’y ai vécu dans les années 90 et 2000, j’en garde de très mauvais souvenirs … Les incivilités, les rodéos, les voitures brûlées, la peur dans la cage d’escalier…

  • 2 avril 2021 à 0 h 08 min
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    J’ai habité 29 ans dans cette barre Monmousseau, ce que je peux vous dire c’est que les appartements étaient très bien, spacieux et relativement bien équipés. Pour le reste je suis heureux de ne plus loger, trop d’incivilités et de dégradations gratuites. Sans compter les points de deal qui étaient facteur d’insécurité… Donc que cette barre soit détruite cela me réjouis plutôt. Pas de peine, juste un peu de nostalgie pour ces nombreuses années. Quand je lis ces témoignages glorifiant ces lieux pas toujours reluisant et quand je me rappelle des discussions avec mes voisins de l’époque j’ai l’impression de n’avoir pas vécu au même endroit….

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