« Non, les Minguettes ne sont pas devenues le bastion du salafisme »

En décembre, la Cour des comptes publiait un rapport sur l’attractivité des quartiers populaires, concernant notamment les Minguettes. Michèle Picard est revenue ce matin sur son contenu, et sur l’image que certains « ont tenté de donner aux quartiers populaires grâce à une lecture partielle » du document.

Une mise au point, rendue nécessaire « par une certaine image donnée à la ville via une utilisation biaisée du document ». Ce jeudi, Michèle Picard, maire de Vénissieux, a tenu une conférence de presse, qui lui a permis de revenir sur le rapport publié en décembre par la Cour des comptes et consacré à l’attractivité des quartiers populaires. L’édile était accompagnée de Renaud Payre, vice-président de la Métropole de Lyon, Yolande Peytavin, première adjointe au maire de Vénissieux, Pierre-Alain Millet, adjoint en charge du logement, des énergies et du développement durable et d’Idir Boumertirt, adjoint en charge du Grand projet de ville et du patrimoine.

Plusieurs QPV (Quartiers prioritaires de la politique de la ville), dont celui des Minguettes-Clochettes (Vénissieux et Saint-Fons) ont en effet été analysés par la juridiction. Et ce, selon plusieurs thématiques : sécurité, habitat, cadre de vie, éducation, mixité sociale, désenclavement…

Souhaitant proposer « une lecture ni partiale, ni partielle » du rapport public, Michèle Picard a ainsi tenu à revenir notamment sur deux dimensions de la vie aux Minguettes évoquées par la Cour des comptes. Le rapport à la religion de la population d’une part, et la sécurité — en lien en particulier avec les trafics de stupéfiants — d’autre part. La Cour des comptes, s’appuyant sur les services préfectoraux, a en effet pointé un « quartier des Minguettes marqué par un fort communautarisme et un islam de plus en plus rigoriste ». Et regretté, citant les services municipaux, « des problèmes de comportement, la promotion d’un autre mode de vie, la multiplication des incidents quotidiens, un phénomène d’entre soi sur une base religieuse, une marginalisation progressive des femmes […], deux écoles désertées lors d’évènements religieux, le poids du ramadan de plus en plus fort chaque année, des certificats religieux pour jeunes filles au motif d’’allergies au chlore’, le boycott de toute information sur l’éveil de l’adolescence réalisé dans le cadre de la prévention par un infirmier, des épisodes de prières au sein d’un groupe scolaire… »

Pour Michèle Picard, le rapport de la Cour des comptes ne se limite pas à la question du communautarisme aux Minguettes.

Autant de constats qui relèvent, selon Michèle Picard, de cas particuliers plutôt que d’un phénomène de masse. « Les médias se sont emparés d’un sujet, le communautarisme aux Minguettes, réduisant l’étude à cette seule dimension, ce qui est dommage, commentait le maire. On ne va pas se mentir. Non, le plateau n’est pas devenu le bastion du salafisme, la très grande majorité des musulmans pratique leur culte dans un esprit de tolérance et de respect de l’autre. Méfions-nous des amalgames et des raccourcis. Oui, il y a des replis communautaires et une radicalisation de l’islam dans certains endroits, à Vénissieux, comme dans de nombreux QPV en France, voire dans des quartiers dits moins sensibles. Mais ce phénomène reste minoritaire aux Minguettes. »

« Sur la place des femmes aux Minguettes, nous n’avons pas, heureusement, attendu la Cour des comptes pour agir, ajoutait le maire. Nos politiques de proximité, l’appel à projet ‘La Preuve form’elle’, ont donné des résultats encourageants : dans les clubs, les pratiquantes sont passées de 22 % à 42 %. Il faut éduquer encore et encore, rappeler l’importance des valeurs républicaines que nous portons, et des principes de laïcité qui sont les nôtres. »

« Pas de sur-délinquance globale »

Citant un atelier mené en juillet 2019 avec des habitants, la Cour des comptes se fait par ailleurs le relais de plusieurs « blocages à l’amélioration des conditions de vie dans le quartier ». « [Selon les Vénissians interrogés dans le cadre de cet atelier], le trafic de drogue a lieu partout, et tout le temps, malgré la présence des forces de l’ordre et de la vidéosurveillance. Les nuisances sonores (pétards, motos, etc.) et les incivilités (déchets) sont permanentes, propices au départ des habitants. » « Le trafic de stupéfiants demeure endémique sur le quartier des Minguettes », peut-on encore lire dans le document.

« Là encore, disons-nous la vérité, répond le maire de Vénissieux. Oui, le trafic de drogue pourrit la vie des quartiers, à Vénissieux comme dans les autres QPV. Mais la Cour des comptes précise, je la cite, ‘Il n’existe aucune zone de non-droit aux Minguettes. Le quartier ne fait pas apparaître de sur-délinquance globale par rapport au reste de la ville, son taux de délinquance s’est réduit de 91 à 84 faits pour mille habitants, de 2016 à 2018’. Elle note par ailleurs tout le travail accompli. Puis elle souligne que les effectifs du commissariat sont restés stables, à environ 140 agents entre 2011 et 2018. Or, la situation sociale s’est durcie entre-temps, les conflits sont plus violents ; c’est la raison pour laquelle j’ai demandé à adhérer au dispositif de police de sécurité du quotidien. » Une adhésion qui a, rappelons-le, entraîné l’arrivée de 30 fonctionnaires de police supplémentaires en 2019.

Autant d’éléments dont a pris note la Cour des comptes. « Selon les services préfectoraux, l’ensemble de ces moyens aurait permis de réduire la délinquance sur le quartier des Clochettes, et de la contenir sur le quartier des Minguettes, avec une hausse significative des résultats en matière de lutte contre les trafics de stupéfiants ces dernières années », écrit ainsi la juridiction.

Un quartier « intégrateur »

Alors, que retenir d’un document qui a valu à Vénissieux plusieurs pages dans différents titres de presse de l’agglomération ? « Je trouve ce rapport fort intéressant, répond Renaud Payre. On peut en dégager toute une série d’éléments utiles. Tout d’abord un regard, sur l’attractivité, résidentielle notamment, et sur les différentes politiques de la ville. Et il pose en creux une question : qu’est-ce qui se serait passé dans ces quartiers s’il n’y avait pas eu de grandes opérations de renouvellement urbain, s’il n’y avait pas eu de municipalités capables de faire face à la détérioration des conditions économiques dans notre pays ? Quand je vois le traitement médiatique qui a été fait de ce rapport, essentiellement centré sur la sécurité et la radicalisation, je me dis que certes c’est un élément important, et des enjeux à ne pas contourner, mais ce n’est pas l’essentiel de ce qui est fait dans les QPV et ce qui est à retenir de la vie dans ces quartiers. »

La Cour des comptes le confirme, du reste. Elle note ainsi que pour une large part de la population, l’installation dans le quartier a correspondu avec l’occupation d’un logement pérenne et l’entrée dans le logement social, révélateurs d’une amélioration de leur situation. « Surtout, la mobilité résidentielle au sein du quartier, estimée à près de 400 ménages entrants et sortants chaque année, oblige à éviter toute vision statique : en permanence des ménages partent du quartier et sont remplacés par d’autres, ajoute le rapport. Si les populations en situation de précarité dominent, ce ne sont plus forcément les mêmes, du fait de l’effet intégrateur du quartier. »

De nombreux projets de rénovation urbaine sont en cours à Vénissieux, comme la démolition à venir de la barre ICF.

« Nous répondons à un besoin évident, et la dérogation, en termes de construction de logement social, que nous demandons dans le cadre du NPNRU 2020-2030, s’inscrit dans cette perspective d’urgence sociale, poursuit Michèle Picard. On peut fermer les yeux sur cette réalité, ou pratiquer la politique de l’autruche. Mais aller dire à une famille modeste à faible ressource, sans véhicules particuliers (38 % des personnes enquêtées sur le plateau), de s’installer en 3e couronne, loin de tout, de la ville centre, comme de tout emploi, ne comptez pas sur moi ! »

« Des sommes importantes ont été injectées pour transformer ce territoire, y compris dans sa dimension sociale, rappelle pour sa part Idir Boumertit. Certains, à la lecture de ce rapport ou du traitement qui en est fait, pourraient être tentés de dire ‘Finalement, à quoi ça sert, faudrait arrêter’. Ce serait une grave erreur. L’État doit se mobiliser plus fortement pour ces territoires. Déjà, l’image de Vénissieux a changé avec les opérations de renouvellement urbain. On a des promoteurs qui viennent sur la ville, des immeubles se construisent pour proposer du logement social ou de l’accession à la propriété. C’est ça la réalité de l’attractivité de Vénissieux. »

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