La course aux marchés

Faire ses courses au marché a été le résultat de plus d’un siècle de pétitions, de tractations, de travail des élus, pour obtenir ce qui fut considéré comme un progrès social.
Concurrencé par les marchés de Saint-Fons, le marché du centre de Vénissieux disparaît corps et biens dans les années 1870. Il ne revient à la vie qu’en 1897.

Une vaste étendue de champs labourés, de vignes, de prés : voici comment se présentait Vénissieux il y a maintenant deux siècles. Peu ou prou toute la population récoltait alors sur ses parcelles de quoi se nourrir à longueur d’année. Mais en s’avançant dans le XIXe siècle, Vénissieux change de visage. Elle qui ne comptait que 1958 habitants en 1806, passe le cap des 3 000 en 1836, et ne cesse de se peupler de nouveaux ménages, essentiellement des artisans. Or, ces nouveaux venus ne cultivent pas la terre. Pour leur approvisionnement alimentaire, ils sont dépendants des paysans et des commerçants vénissians, qui leur vendent bien volontiers leurs produits mais à des prix souvent élevés. La solution pour les ménages modestes consiste alors à se tourner vers les marchés de Lyon, où les prix sont nettement plus bas. Mais quelle perte de temps ! Une journée passée à marcher sur les chemins, sans pouvoir travailler.

Consciente du problème, la municipalité de Vénissieux demande en mai 1847 la création d’un marché qui se tiendrait tous les jeudis sur la place Sublet, et où « les habitants pourraient s’approvisionner pour les besoins de leurs ménages, et se dispenser des voyages à Lyon, toujours onéreux ». Sitôt dit mais pas sitôt fait. Trois ans d’enquêtes administratives s’ensuivent, au cours desquels les communes des environs sont invitées à dire leur mot, au cas où ce marché vénissian viendrait concurrencer les leurs. Ce n’est qu’en mai 1850, sous la IIe République, que le ministre de l’Agriculture donne enfin son feu vert à l’opération. Le marché aura lieu désormais chaque semaine et en toutes saisons, à condition toutefois de ne pas porter préjudice aux agriculteurs et aux commerçants, qui demeureront libres d’écouler leurs denrées sur leurs propriétés. Il était temps.

Concurrence saint-foniarde

Depuis peu, les usines poussent en effet comme des champignons dans le hameau de Saint-Fons, amenant dans leurs bagages des centaines d’ouvriers changeant à tout jamais la physionomie sociale de Vénissieux. Pour ces populations modestes, la création du marché est une bénédiction. Au point même de devenir un enjeu politique : en 1870, l’homme le plus riche de Saint-Fons, Eugène Mottard, réclame la création d’un marché dans son quartier, afin d’éviter aux Saint-Foniards de se déplacer jusqu’au Bourg. Refus tout net de la municipalité, qui craint que ce marché ne fasse de l’ombre à celui de la place Sublet, et qui redoute aussi les velléités sécessionistes de Saint-Fons. Il faut attendre 1875 et qu’Eugène Mottard soit nommé maire de Vénissieux, pour qu’un nouveau marché voie le jour. Il se tiendra les mardis, sur les trottoirs de la route de Paris à Antibes, l’ancienne Nationale 7. Son succès est immédiat, tant et si bien qu’un second marché saint-foniard rejoint le premier en 1878, « considérant que la population de Saint-Fons est essentiellement ouvrière et ne peut aller chercher au loin les denrées nécessaires à sa consommation ».

Sauf que la municipalité n’avait pas imaginé qu’en privant le marché du Bourg de sa clientèle ouvrière, celui-ci allait totalement péricliter, au point de disparaître corps et biens ! Il ne revient à la vie qu’en 1897, après que Saint-Fons eut été érigée en commune à part entière, et parce que le Bourg se peuple à son tour d’ouvriers et d’employés, dont bon nombre « se plaignent de la difficulté qu’ils éprouvent de se pourvoir des fruits et des légumes nécessaires pour les besoins journaliers de leur cuisine ». Puis d’autres marchés rejoignent ces grands ancêtres, au fur et à mesure que la ville grandit : ceux du Moulin-à-Vent en 1920 (« en vue de la diminution du coût de la vie »), de Parilly en 1931, du Charréard en 1960 et, dernier né mais non le moindre, des Minguettes en janvier 1968. Tous se tiennent le matin, et plutôt de bonne heure : les forains étalent leur marchandise dès le lever du jour, et plient bagage à 11 heures. « Trop tôt ! », disent les marchands. Et de pétitionner en 1925 pour pouvoir vendre jusqu’à midi, en arguant du fait que « les marchés et surtout celui du dimanche, [sont] fréquentés par les ménagères, femmes d’ouvriers ou employés qui ne viennent aux provisions qu’après leur travail de nettoiement du logis ». À deux exceptions près, tous ces marchés ont en commun de s’étaler sur des rues ou sur leurs trottoirs, comme sur la route de Vienne au Moulin-à-Vent, avenue du Stade au Charréard, ou sur le terre-plein des rues Edouard-Herriot et Albert-Einstein « entre le centre social n° 1 et la rue Léo Lagrange au nord » pour les Minguettes.

Seuls les marchés de Parilly et surtout du Bourg siègent sur une place à part. Une carte postale réalisée vers 1920 montre celui de la place Sublet en pleine activité, avec ses étals couverts de toits de toile, certains longs de 2 mètres, d’autres de 8, proposant aux clients les uns des chaussures, ailleurs des textiles, et la majeure partie des fruits et légumes de saison, du beurre, des œufs, sans oublier la viande, pour laquelle les ménagères ont le choix entre le boucher Lescot, son confrère de la cité Berliet, ou encore le charcutier David. La foule se presse entre les rangées, attestant du succès populaire de ces marchés. Finalement, ils s’avèrent très proches des nôtres, au point d’être devenus un patrimoine vivant directement hérité des siècles passés. Un seul détail tranche avec aujourd’hui : les chevaux. Ceux qui tiraient les carrioles des marchands, et qui étaient autrefois si nombreux qu’ils débordaient sur les rues adjacentes, au point de gêner la circulation. Tant et si bien qu’au Moulin-à-Vent, le maire de Lyon et celui de Vénissieux se chamaillèrent à leur propos tout au long des années 1930 !

Sources : Archives du Rhône, 8 MP 60. Archives de Vénissieux, délibérations municipales (1847-1968), et 4 F 43-45. Remerciements à Magali Guénot pour son aide.

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