Écologie d’avant-garde

Pollution de l’air, accidents industriels, omniprésence de la voiture, déchets… Face à ces dégradations de l’environnement, la population réagit énergiquement. Au XXIe siècle ? Oui, mais déjà au XIXe !

La verrerie ouvrière s’est installée en 1897 près de l’ancienne gare, sans soulever aucune opposition.

Le maire en a les sangs tout retournés. Les Vénissians ont pris la fâcheuse habitude de jeter leurs ordures et le contenu de leurs pots de chambre par les fenêtres, tandis que les bouchers et charcutiers déposent sur la voie publique, « les dépouilles, les excréments et le sang des animaux qu’ils tuent ». De tels excès doivent cesser. Aussi, pour la première fois dans l’histoire de notre ville, un arrêté municipal interdit ces atteintes à l’environnement. Cette prise de conscience est très précoce, puisqu’elle date de 1832, il y a près de 200 ans. Une grave épidémie de choléra sévit alors en France, et fait plus de 100 000 morts. Elle agit comme un électrochoc. Les habitants comprennent à ce moment-là que les pollutions d’origine humaine ont une influence directe sur leur santé. Ils ne l’oublieront pas. Vingt ans plus tard, en 1852, un nouveau danger les menace. Un industriel, M. Perret, projette de construire à Saint-Fons, qui est alors un quartier de Vénissieux, « un établissement destiné à la fabrication des produits chimiques suivants : acides nitriques, acides sulfuriques et chlorure de chaux ». Cette fois, c’est la nature elle-même qui est attaquée : les champs cultivés et les vignes des alentours prendront de plein fouet « le dégagement des gaz maléfiques si dangereux pour la végétation ». Les Vénissians en savent quelque chose, car depuis une poignée d’années, deux autres usines chimiques infestent déjà l’air avec leurs fumées toxiques. Des usines qui étaient implantées à l’origine à Perrache, mais que les Lyonnais ont chassées pour qu’elles ne les empoisonnent plus. Elles sont venues se réfugier à Vénissieux, pour polluer en paix…

Nos concitoyens ne l’entendent évidemment pas de cette oreille. Malgré les promesses d’emplois et les revenus pour les finances municipales que ces usines apporteraient, élus et population refusent en bloc l’industrialisation de la commune. Peine perdue. Les cheminées d’usines poussent comme des champignons en contrebas du plateau des Minguettes, donnant naissance à la vallée de la chimie. Au moins, tant qu’elles demeurent cantonnées à Saint-Fons, leur voisinage reste lointain. Mais en 1863, une société franchit ce cordon sanitaire, et entame la construction d’une usine de peintures à portée immédiate du centre du village, près du carrefour actuel de l’avenue de la République et de l’avenue Pierre-Semard. Il n’en est pas question ! Elle répandrait son poison « à peine à 100 mètres des maisons de la principale rue d’entrée du bourg ». Et si on la laisse faire, « le bourg de Vénissieux deviendra une véritable fabrique de produits chimiques ». Qu’elle aille donc à Saint-Fons ! Pourtant, la municipalité ne va pas tarder à changer son fusil d’épaule. En 1888, Saint-Fons se détache de Vénissieux et devient une commune indépendante, emportant avec elle le millier d’emplois et les fortes recettes fiscales que procuraient ses usines. D’un seul coup, Vénissieux redevient une commune agricole, à une époque où la culture des champs bat de l’aile et ne nourrit plus aussi bien qu’avant les paysans. La preuve : ses préoccupations écologiques se tournent désormais vers les nuisances des porcheries, comme celle installée à Parilly, « au centre d’une agglomération d’habitations, et [qui] produit une infection par suite des viandes et sang décomposés servant à la nourriture des porcs ».

Dorénavant, pour lutter contre la paupérisation de la commune, l’on encourage autant que faire se peut les industriels à venir sur son territoire. La Société française des électrodes, la verrerie ouvrière, et plus tard les camions Berliet, s’installent donc sans soulever aucune opposition, bien au contraire. Une usine, quand même, suscite des torrents d’inquiétude : en 1895, l’armée s’est mis en tête de construire avenue de la République, un grand dépôt de mélinite – un explosif très puissant, fabriqué dans le couloir de la chimie. Stupeur de la population et des élus, vent debout contre cette décision. Si elle se concrétise, ce sera « la ruine de notre commune » ; il sera impossible d’attirer « parmi nous des usines et une nouvelle population ». L’armée n’en poursuit pas moins son projet jusqu’au bout, transformant le dépôt initial d’explosifs en usine de chargement d’obus. Jusqu’à ce qu’elle explose, en octobre 1918, et ravage une partie de la ville !

Clairvoyants, les Vénissians ? Oui, et pas qu’un peu. De la même manière, ils comprennent d’emblée les futurs périls que représente l’automobile. Lorsque le sieur Patay, un riche Lyonnais, demande en 1887 l’autorisation de rouler sur la partie vénissiane de la nationale 7 avec sa « locomotive routière de plaisance », il essuie un refus catégorique du maire, conscient des « graves accidents » que l’engin pourrait causer « sur une route nationale aussi mouvementée ». Quant aux déchets, l’une des plaies de notre société actuelle, ils soulèvent tout autant de rejets de la part des habitants d’antan. Comme en 1927, lorsque le maire de l’époque constate que les grands fossés abandonnés du mur d’enceinte protégeant Lyon, se transforment au Puisoz en décharge sauvage, où industriels et particuliers déversent toutes sortes d’immondices. Mais pour une fois, ce scandale écologique fit des heureux. Presque cent ans plus tard, en 2016, les archéologues se délectèrent des centaines de milliers d’objets jetés ici par nos prédécesseurs. Une bonne vieille poubelle non triée : rien de tel pour combler des fouilleurs !

Sources : Archives municipales de Vénissieux, 2 F 37 et registres des délibérations municipales, 1819-1932.

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