Les Chaponay, seigneurs de Vénissieux

Les seigneurs de Vénissieux ? Des inconnus, ou presque. Sauf lorsque l’on fouine dans les archives du passé. Ressort alors une histoire qui a défié le temps.

Ils étaient officiers dans les armées du roi, et héritiers d’une longue lignée de l’aristocratie. Pourtant, leur blason avait une allure on ne peut plus champêtre : trois coqs jaunes un tantinet grassouillets, avançant une patte en l’air, sur un fond de ciel bleu ! Plutôt que de mettre en avant leurs exploits militaires, les Chaponay avaient préféré jouer avec leur nom : le chapon serait leur emblème, pendant plus de 500 ans. Déjà attestée au XIIIsiècle, cette famille compte parmi les plus illustres de la ville de Lyon, puisque son origine chevaleresque remonterait à Pierre de Chaponay, en 1297. Partagée ensuite entre le métier des armes et le service de l’administration et des finances royales (la « noblesse de robe »), la famille de Chaponay se divise après 1520 en deux branches principales : l’une basée à Feyzin, dont elle devient seigneur, et l’autre ancrée en région grenobloise, où elle fait construire au XVIIsiècle un magnifique château dans la vallée de l’Isère, à Eybens.

Paradoxalement, c’est la branche grenobloise et non la branche feyzinoise qui vient s’implanter à Vénissieux. Dès le début du XVIIsiècle, Bertrand de Chaponay, seigneur d’Eybens, lorgne sur notre commune : ainsi en 1624, possède-t-il avec sa femme Virginie de Saint-Julien, plusieurs parcelles qu’il loue à des paysans vénissians. Devenue veuve, Virginie de Saint-Julien se remarie en 1632 avec un certain Gaspard Dugué. Elle fait là le choix d’un bon parti : Dugué est un personnage puissant, intendant en Lyonnais – en quelque sorte, l’ancêtre de notre préfet de région – et il achète en 1640 au roi Louis XIII la seigneurie de Vénissieux. Après son décès, tous les biens vénissians de Gaspard Dugué arrivent entre les mains de sa femme, seigneurie comprise. Puis en 1669, au moment de son testament, Virginie de Saint-Julien fait don de Vénissieux à son fils cadet issu de son premier mariage, Laurent de Chaponay, lequel quitte le château d’Eybens pour s’établir chez nous. Les Chaponay sont à présent dans la place, ils y resteront jusqu’au XIXsiècle.

Quatre générations se succèdent alors à la tête de Vénissieux : Laurent (né vers 1619-mort vers 1693), Octavien (1677-1737), Antoine-Joseph (né en 1716, marié en 1745), et Catherine-Claudine (1746-1826). Mais, souvent retenus loin de leur foyer par leurs obligations militaires, les Chaponay considèrent d’abord Vénissieux comme un élément de prestige et un investissement immobilier. Ainsi lèvent-ils sur tous les habitants du village les taxes seigneuriales qui leur sont dues, en prenant soin de les consigner dans de volumineux registres, comme dans ce « terrier de la communauté de Vénissieux, du 26 mars 1680, pour le défunt [Laurent] seigneur de Chaponay ». Surtout, ils détiennent de vastes domaines agricoles aux Minguettes, aux Grandes-Terres, dans les brotteaux du Rhône aussi, étendus sur 100 à 150 hectares à la fin du XVIIIsiècle et au début du 19e. Par contre, leur château vénissian n’est plus qu’un souvenir, colonisé par les maisons du village et qui tombe en ruines au début du XVIIIsiècle. Aussi les Chaponay préfèrent-ils vivre à Lyon, dans un spacieux logement proche de la place Bellecour. C’est ainsi dans l’église d’Ainay, que « illustre seigneur messire Octavien de Chapponay, chevalier, seigneur de Vénissieu, cy devant officier dans la marine du Roy », épouse le 28 janvier 1715 « dame Catherine Boesse », fille d’un chevalier et seigneur de Leyrieu, un village situé à proximité de Crémieu.

Avec cet Octavien, les Chaponay de Vénissieux connaissent une progression de leur statut social. Octavien commence en effet son existence bien modestement : son grade d’officier et le train de vie qu’il doit afficher lui coûtent tellement cher qu’en 1704, alors que tout jeune homme il s’apprête à partir combattre lors de la guerre de Succession d’Espagne, il s’excuse de ne pouvoir léguer que 400 livres à sa sœur Elisabeth, « le peu de biens qu’il a ne luy permettant pas de suyvre dans cette occasion les mouvements de son cœur » ! Pourtant, il sera plus tard en mesure de combler ses enfants de faveurs : comme en 1749, lorsque sa fille Marie-Anne de Chaponay reçoit 26 500 livres de dot à l’occasion de ses noces avec un capitaine du régiment de Normandie. En ce milieu du XVIIIsiècle, le lien des Chaponay avec Vénissieux se réduit. Même si Octavien choisit de se faire enterrer dans l’église du village, son mariage avec la dame de Leyrieu l’a rapproché de Crémieu, où vit désormais la famille. Elle a élu résidence dans un bel hôtel particulier de la place de la halle, toujours présent de nos jours, avec sa façade à trois étages arborant au-dessus de la porte une tête de chien, symbole de la fidélité.

C’est dans ce bâtiment crémolan que nait en 1746 Catherine-Claudine de Chaponay, le dernier seigneur de Vénissieux. Avec elle, le destin des Chaponay change du tout au tout, puisqu’en 1765 Catherine épouse un certain Joseph-Gabriel de Pourroy de Lauberivière, marquis de Quinsonas, président au parlement de Grenoble – soit l’un des plus puissants aristocrates de toute la province du Dauphiné. La marquise de Quinsonas ne perdit jamais Vénissieux de vue. Même si elle vécut et mourut à Paris, elle n’en donna pas moins gratuitement en 1819 le terrain nécessaire à l’établissement du cimetière communal. De même, en notre début du XXIsiècle, le marquis et la marquise de Quinsonas, propriétaires du château du Touvet, près de Grenoble, n’ont rien oublié du lien familial qui les unit à Vénissieux. Noblesse oblige.

 

Sources : Archives du Rhône, B 363 (1624) ; BP 2020 (30/1/1693) ; 3 E 8186 (2/12/1704) ; 3 E 5157 (14/4/1749) ; 4 E 5376 (23/9/1737), 44 J 44. Archives de l’Isère, registres paroissiaux de Crémieu (8/5/1745 et 30/4/1746). Archives de Lyon, 1 GG 343 (28/1/1715). Archives de Vénissieux, matrices cadastrales 1834, f° 580-581. Michel Ollion, Sous-série 44 J, fonds de la famille Chaponay.

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