« La Voix du Peuple », témoin des années 30

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Avec le temps, les pages du journal ont pris la couleur d’un vieil alcool. Il faut dire qu’elles affichent 80 ans d’âge. La curiosité pousse le lecteur à les feuilleter, pour découvrir ce que leurs articles racontent du Vénissieux d’entre les deux guerres. Porte-parole du Parti Communiste en région lyonnaise, La Voix du Peuple n’oublie en effet jamais de consacrer une partie de son numéro hebdomadaire aux 17.000 Vénissians de l’époque. Surtout à partir de 1935, lorsque le PC remporte les élections municipales et place son candidat Ennemond Romand dans le fauteuil de maire. Les grèves de 1936, la guerre civile en Espagne, et la crainte omniprésente du fascisme et du nazisme, emplissent alors la chronique vénissiane. Mais la politique n’est pas tout. Entre deux articles parfois extrêmement virulents, ou bien trop ingénus envers le camarade Staline – la réalité des goulags n’est pas encore connue -, La Voix du Peuple fait aussi la part belle aux jours de fête, aux petits riens du quotidien et à tous les grands moments des Vénissians, restituant l’atmosphère incomparable des années 1930.

En ce temps-là, la télévision n’existe pas, et se rendre à Lyon avec les cars Lafond relève presque de l’expédition. Alors, on se distrait entre voisins, entre amis, entre camarades, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie. Il n’est pas une semaine sans bal, sans fête ou sans soirée de music-hall données dans un café, à la Maison du Peuple ou en plein-air. Prenez les habitants de Parilly. L’été 1937, quelques militants fondent dans leur quartier une « commune libre », avec son maire et son conseil municipal, dans le seul but de « créer toujours de la gaité pour les petits et pour les grands« . Le 31 juillet, ces élus d’opérette organisent une grande soirée dansante avec, en prime, un concours de chants et l’élection d’une « Miss Parilly ». L’année suivante, en juin 1938, la commune libre inaugure une « vogue des Cornards » (en clair, une vogue des cocus !). Pendant trois jours, du vendredi au dimanche, on danse chaque soir au son de l’Harmonie de Vénissieux, tandis qu’en journée, dès 7 heures du matin, on réveille les habitants en fanfare pour les convier à des concours de boules, à la fête foraine, à l’inauguration de « la nouvelle mairie » ou à des défilés improvisés. Et comme l’on a du coeur, le bénéfice de la fête se traduit illico presto en pot-au-feu ou en colis de provisions, que l’on porte « aux vieux travailleurs de Parilly« .

Incise : Tel est l’esprit du temps, qui glisse la politique dans le moindre recoin de la vie quotidienne, mais ne perd jamais une occasion pour transformer les fêtes et les compétitions sportives en moment de solidarité

Durant la belle saison, le sport s’invite lui aussi à la fête. La ville pullule de clubs, souvent politisés et presque tous aux couleurs ouvrières, qui « matchent » sans arrêt et se retrouvent une fois l’an pour de grandes manifestations. En mai 1938, se tient ainsi la Fête de la Jeunesse : 70 cyclistes se lancent dans une course d’une cinquantaine de kilomètres, qui les mène à Givors puis à Vienne et enfin à Vénissieux ; dans le même temps, « pendant que les cyclards appuyaient sur les pédales, le terrain de jeu s’emplit rapidement d’une jeunesse joyeuse qui assista au match de football et aux diverses démonstrations sportives« . En septembre, vient le tour du grand prix cycliste de l’Humanité ; son édition de 1936 réunit près de 100 coureurs sur le trajet Vénissieux-Saint-Etienne-Vénissieux, « qui sera l’occasion de traverser les cités ouvrières de Saint-Fons, Givors, Saint-Chamond« , tandis que les camarades-spectateurs sont gentiment priés d’apporter leur obole au parti. Tel est l’esprit du temps, qui glisse la politique dans le moindre recoin de la vie quotidienne, mais ne perd jamais une occasion pour transformer les fêtes et les compétitions sportives en moment de solidarité au bénéfice des chômeurs, des grévistes, des malades, des personnes âgées, des volontaires partis combattre dans la guerre civile espagnole, ou des victimes civiles du franquisme.

Quand elles ne parlent pas politique, les colonnes de La Voix du Peuple accordent aussi une large place à la jeunesse. Imitant leurs aînés qui se groupent en cellules, les adolescents de Vénissieux fondent des « cercles de la jeunesse ». L’un d’eux voit le jour durant l’été 1936 avenue Francis-de-Pressensé ; sur un terrain mis à leur disposition par la commune, 350 jeunes gens et jeunes filles travaillent dur pour aménager des jeux de boules, un portique de gymnastique, un court de tennis, ainsi qu’un bâtiment pour accueillir leurs réunions, des cours de français aux ouvriers immigrés, une bibliothèque et surtout « nos fêtes, nos bals, que la jeunesse de Vénissieux suit assidument« . Hélas, la municipalité ne dispose pas des financements pour leur venir en aide. Même envers les enfants, le budget municipal souffre d’une pénurie chronique. Aussi, pour leurs sorties et pour leurs colonies de vacances, la commune s’en remet à une association fondée en 1922, l’Oeuvre  des Enfants à la Montagne. Tous les ans, cette oeuvre envoie 150 à 200 gosses passer six semaines dans les monts du Beaujolais, où ils sont hébergés par des familles de paysans de Monsols et des villages environnants. Leur départ en car, à 6 heures du matin, est un véritable cérémonial qui n’a d’égal que le moment de leur retour à Vénissieux. Pour l’occasion, le maire lui-même fait le déplacement en Beaujolais, accompagné d’un journaliste de La Voix du Peuple, qui se fend d’un article mettant l’accent sur la bouille réjouie des enfants et leur teint bruni par le soleil et la vie au grand air.

Cette vie au grand air. Bientôt, tous les habitants pourront en profiter. Le dimanche 4 avril 1937, le maire Ennemond Romand, le président du conseil général Laurent Bonnevay et le préfet du Rhône Emile Bollaert, plantent le premier arbre du parc de Parilly, aussitôt suivi d’une dizaine de sapins et de cèdres. Grâce à eux, « les travailleurs de Vénissieux trouveront à leurs portes de belles distractions et des coins ombragés où il leur sera donné de pouvoir, dans la paix et la tranquillité, récupérer les forces qu’ils auront sacrifiées au labeur« . Seul bémol à ce moment émouvant, « c’est que ceux de notre génération ne pourront sans doute pas profiter de l’ombrage que ces arbres donneront autour d’eux« . Alors en attendant qu’ils poussent, profitant des premiers congés payés que le Front Populaire leur a accordés en 1936, les Vénissians se ruent sur leurs vélos ou vers les gares pour passer deux semaines de vacances à la campagne, chez des parents ou sous une toile de tente, ou encore à la mer pour les plus vernis. « La ville était presque déserte. Tout le monde était parti« , titre La Voix du Peuple le 19 août 1938. « Bien des ouvriers » auraient aimé aller jusqu’en URSS, comme le fit le maire en 1936 ; mais à près de 3000 francs le voyage, le paradis du communisme resta pour eux un rêve inaccessible.

Sources : Archives municipales de Villeurbanne, 3 C 88, journal La Voix du Peuple, 1934 à 1939. 

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