Une éphémère expérience communarde

Commune Guillotiere
L’insurrection de la Guillotière. C’est là que le soulèvement ouvrier sera le plus ardent

 

L’ordre est arrivé depuis la préfecture, griffonné à la va-vite dans la marge d’un rapport officiel. Un ordre terrible. Sept mots de mort : « Faites-moi fusiller tous ces gens-là » ! En cet automne 1870, ces gens que le préfet du Rhône veut traîner devant le peloton d’exécution ne sont autres que des résidants de Vénissieux…

L’affaire a commencé quelques semaines auparavant et bien loin de notre commune. Le 19 juillet 1870, l’empereur Napoléon III déclare la guerre à la Prusse de Guillaume II. Mais le pays ne s’est pas préparé au conflit et les Prussiens s’avèrent bien plus forts sur le terrain. L’armée française multiplie les défaites, au point que l’empereur lui-même se retrouve prisonnier, le 2 septembre 1870. Sitôt la nouvelle connue, la Chambre des députés le déchoit de son trône et rétablit la République. La déchéance de « Badinguet », comme le surnommaient les Républicains, déclenche un mouvement révolutionnaire à Paris et dans les principales villes de province.

A Lyon, le drapeau rouge flotte sur le beffroi de la place des Terreaux, et un Comité de Salut Public remplace le conseil municipal nommé sous Napoléon III. Puis les nouveaux maîtres de la ville expédient des émissaires armés dans les communes de la banlieue. Le 6 septembre 1870, ces émissaires arrivent à Vénissieux et installent un Comité de Salut Public favorable à la République. A sa tête se trouve François Balmont, un paysan connu pour ses idées progressistes et pour son fort caractère. Il s’installe aussitôt dans le fauteuil du maire et obtient quelques jours plus tard, le 30 septembre 1870, la reconnaissance officielle de sa municipalité par le préfet du Rhône. Un parfum de révolution flotte sur la commune, tandis que le drapeau rouge est accroché à la porte de la mairie. A Lyon aussi, le vent de l’histoire semble tourner vers l’extrême gauche : le Russe Michel Bakounine, l’un des fondateurs du mouvement anarchiste, prêche l’insurrection générale et l’avènement d’un gouvernement ouvrier. A Vénissieux, où les usines du quartier de Saint-Fons emploient plus de 500 ouvriers, les idées de Bakounine rencontrent un certain écho, au point que le gouvernement décide d’expédier des troupes pour prévenir tout désordre.

C’est ainsi que le 20 septembre 1870, soit deux semaines après la prise de pouvoir par Balmont, arrivent 1500 soldats mobilisés à Bordeaux —tout un bataillon, placé sous les ordres du commandant de Carayon-Latour. Les militaires enlèvent aussitôt le drapeau rouge de la mairie. Le ton est donné. Pendant un mois que dure son séjour à Vénissieux, la troupe se conduit comme en terrain conquis. Officiellement, elle est là pour participer à la défense de Lyon et pour construire des fortifications. La réalité est tout autre. Alors que les sous-officiers font venir des prostituées de Lyon et les installent dans les auberges du village, les soldats multiplient les accrochages avec la population, insultant et frappant les hommes, outrageant leurs épouses.

Le maire ne reste évidemment pas bras croisés. Balmont obtient une entrevue auprès du commandant de Carrayon, sans succès, puis il se rend à Lyon où il est reçu par le préfet, Paul-Armand Challemel-Lacour. Le préfet promet d’enquêter et de ramener l’ordre s’il y a lieu. Mais loin de s’améliorer, la situation se dégrade. Les accrochages avec les Vénissians deviennent de plus en plus fréquents, les militaires battant « les gens à droite, à gauche, dans toute la commune, envahissant la municipalité, dispersant ceux qui la composaient ». Le maire adresse un nouveau rapport au préfet, écrit cette fois. Challemel-Lacour réagit en notant dans la marge du rapport les fameux sept mots — « faites-moi fusiller tous ces gens-là ! » — puis adresse le tout au général commandant la région lyonnaise. Fusiller, mais qui exactement ? Le préfet ne l’a pas précisé. S’agit-il des soldats fauteurs de troubles, ou des membres de la municipalité ? On ne le sut jamais. Jusqu’au bout de cette histoire, le doute demeura. Mais pour le commandant des troupes stationnées à Vénissieux, il n’y avait aucune ambiguïté : la colère préfectorale le désignait, lui et ses officiers. Aussi lâche-t-il ses hommes à travers Vénissieux.

Le 19 octobre 1870, cinquante ou soixante soldats « surexcités par l’esprit de corps, se rendirent de nuit au domicile du maire pour l’arrêter ». Le maire est traîné sur plus d’un kilomètre jusqu’au camp des troupes, battu et insulté sur toute la longueur du trajet, et finalement agenouillé et mis en joue. Au dernier moment, les balles qui devaient l’exécuter ne furent pas tirées. Après l’intervention véhémente de ses adjoints, Balmont sauva sa peau en présentant des excuses au commandant du bataillon. Au village, « une prise d’armes eut lieu un instant après sur la place publique, où l’on forma les faisceaux, ce qui jeta l’alarme et la consternation dans la population. » Mais là aussi, la pression retomba sans effusion de sang.

Même s’il n’y eût aucun carnage, les faits étaient cependant trop graves pour rester impunis. Trois soldats furent emprisonnés tandis que, le 20 octobre 1870, l’ensemble du bataillon était évacué de Vénissieux et dispersé dans des communes situées de l’autre côté du Rhône, notamment à Oullins, La Mulatière et Pierre-Bénite.

Ayant enfin la paix, Balmont et sa municipalité purent mettre en œuvre leur projet politique. Le 27 octobre 1870, ils créèrent des chantiers d’amélioration des routes « pour procurer du travail aux ouvriers nécessiteux de la localité », puis une semaine plus tard, « considérant que l’enseignement primaire donné par les corporations religieuses ne répond pas aux aspirations actuelles des pères de famille », instaurèrent un enseignement laïque et gratuit et recrutèrent un instituteur et une institutrice acquis à leurs idées. Le mandat de cette municipalité « rouge » dura moins d’un an. Alors que, dans la capitale, la Commune de Paris était écrasée dans le sang, les élections du 7 mai 1871 chassaient Balmont de la mairie et remettaient en scène son prédécesseur bonapartiste, l’ancien maire Jean Comte.

L’affaire de Vénissieux ne fut pas pour autant terminée. En 1873, alors qu’il était entretemps devenu député, Paul-Armand Challemel-Lacour fut sévèrement pris à partie par les membres de l’Assemblée Nationale, aux cris de « fusilleur ! », et dut justifier ses faits et gestes. La presse en fit ses choux gras, au point que le récit des événements parvint jusqu’à l’étranger. « Je ne puis m’empêcher de trouver qu’on parle trop aisément de fusiller les gens, dans notre pays », conclut fort justement un journaliste.

Sources : Annales de l’Assemblée Nationale, tome XVI, séances du 30 janvier, 1er et 18 février 1873. Journal de Lyon du 2 au 19 février 1873. Archives de Vénissieux, registre des délibérations municipales, 1870-1871.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *