Nées sous le signe du Castor

Dans les années cinquante, des personnes sans beaucoup de moyens se lancent dans la construction collective de demeures jumelles. Bâtie dans le quartier du Moulin-à-Vent, une de ces maisons Castors nous raconte son épopée.

“Je les revois, Jean-Baptiste et Denise, la première fois qu’ils sont entrés. Ils m’ont regardée avec des yeux écarquillés. Qu’est-ce que c’est grand, s’émerveillaient-ils. Ils se sont installés dans mes murs, qu’ils avaient vu monter. Ont poussé les volets, qu’ils avaient fixés, ont regardé le jardin. Sont allés visiter mes combles, sous ces tuiles qu’ils avaient posées une à une. Ils étaient éblouis et moi, j’étais fière d’être une maison Castor !”
Elles avaient beau être jumelles, ces maisons n’étaient pas nées sous le signe des Gémeaux mais du Castor. Encore que chez les Grecs, il s’agit de la même constellation. “Castor, c’est le nom qu’on nous a donné, à nous, maisons sorties de terre par la volonté de ceux qui allaient les habiter.”
Rue du Vercors à Vénissieux, dans le quartier du Moulin-à-Vent, la vaste demeure se souvient de la naissance de ces vingt-quatre maisons jumelles accolées deux à deux, soit douze bâtiments. Elle en a gardé tous les détails dans un coin de sa tête. Enfin, de son grenier. On était en 1956. Les mains qui s’étaient jointes pour les élever appartenaient à des ouvriers (cinq ou six travaillaient chez Berliet), un dessinateur, un comptable, un typographe, un infirmier… “Il y avait même un kiné aveugle : il a soutenu moralement les travaux ! »
On sortait de la guerre et le problème du logement se posait douloureusement. Entre une méthode de rajeunissement et l’invention de motocyclettes et autres voitures électriques, le Troyen Gëorgia Knap avait breveté avant-guerre le Cottage social et une manière économique de bâtir des maisons avec du béton. Dans la banlieue de Bordeaux, les premiers Castors reprennent l’idée et commencent à construire leur habitat eux-mêmes, à des prix compétitifs. D’autres suivront.En région lyonnaise, entre autres à Vénissieux, c’est le père Rendu qui retrousse ses manches et entraîne dans son sillage quantité de personnes désireuses d’acquérir des demeures pas chères.
Ingénieur pendant la guerre, déporté à Neuengamme et Bergen-Belsen, François Rendu en avait tiré un livre bouleversant (“Souvenirs de déportation”, publié en 1947). Devenu prêtre, il officie à l’église Saint-Jacques, dans le quartier des États-Unis, lorsque Jean-Baptiste et Denise Mantel le rencontrent. “C’était un grand gars d’1,85 m, se souvient M. Mantel. Il avait une association, le CEFEU, comité d’entraide familiale des États-Unis. Construire notre maison n’était pas un choix mais une solution : nous étions jeunes mariés et sans le sou.”
Un premier chantier démarre avenue Viviani avec une vingtaine de logements. Beaucoup de matériaux ont été récupérés sur le barrage de Génissiat, mis en service en 1947. À Vénissieux, se lancent simultanément des constructions rue Louise-Michel et le long de l’avenue de Surville (aujourd’hui, rue du docteur Georges-Lévy). “Le terrain appartenait à la SOMUA, devenue plus tard la SNAV, qui fabriquait des wagons. C’était une zone de construction mécanique d’un hectare, partagé en lots attribués par tirage au sort.”
Les travaux démarrent en novembre 1954, avec le soutien du Crédit Immobilier. M. Mantel se souvient : “Nous avons remblayé le terrain avec de vieux murs qu’on avait récupérés à l’ancien dépôt de tramway qui était à la place de la cité Mozart. Le 12 était alors un tramway à vapeur avec des cuves. Nous avons mis la route à niveau. Le CEFEU était maître d’ouvrage et employait quelques professionnels, des maçons, des plombiers. Nous faisions appel à quelques entreprises pour certains aspects de la construction, le reste était fait par les Castors.”
Du premier coup de pioche à l’entrée dans la maison, les Mantel mettront un an et demi (de novembre 1954 à mai 1956), venant sur leur temps libre, le samedi et le dimanche matin. Le dimanche après-midi, quand tout le monde se reposait, le père Rendu venait travailler tout seul.

“À manches retroussées et le cœur sur la main”
“Il a construit un groupe de 80 logements à Monplaisir-la-Plaine, un autre à côté du square de la rue Louise-Michel à Vénissieux, un bâtiment plus petit à Villeurbanne, en tout quelque 200 logements. Lorsqu’il a arrêté son association, il est parti en Algérie jusqu’à la fin de sa vie.”
Pendant qu’une entreprise construisait les murs banchés des maisons, les volontaires Castors se rendaient sur d’autres chantiers. “On a posé les solives en bois entre le rez-de-chaussée et l’étage, reprend M. Mantel, et les solives à l’étage sous les combles. Nous avons placé le support des plafonds, qui étaient fixés sur des roseaux déroulés. Nous avions un électricien avec nous. La plomberie a été faite par l’un de nous et un professionnel, le carrelage par un artisan employé par l’association. Les fenêtres ont été posées par une coopérative de Caluire et nous avons mis tous les volets. Pour la toiture, nous avons fait appel à un charpentier indépendant, les cloisons en briques et en plâtre ont été fabriquées par un tâcheron du quartier. Et nous avons posé les tuiles : au sol, un ou deux gars les faisaient passer aux trois ou quatre personnes qui étaient sur l’échelle, qui les transmettaient aux deux ou trois qui étaient sur le toit. On a coulé le béton dans le sol, fait la descente du garage, monté le mur de soutènement, posé les réseaux d’évacuation dans la rue et dans chacune des propriétés, creusé le puits perdu qui servait d’égout, les fosses septiques et toutes les tranchées pour l’alimentation en eau et les raccordements. Puis nous avons mis toutes les clôtures, plus d’un kilomètre.”
On a du mal aujourd’hui à imaginer ce chantier et la géographie environnante : “L’avenue de Surville et la rue du Vercors étaient en terre battue. À la place de la piscine intercommunale se trouvait un terrain vague où on jouait au foot. Le périphérique n’était qu’un boulevard, traversé par toutes les rues, sur lequel il y avait beaucoup d’accidents car il n’était pas sécurisé.”
Vingt-quatre familles s’installent dans ces nouvelles habitations, deux par maison. Bientôt, une soixantaine de gosses jouent tout autour. Se crée alors “l’esprit Castor” : les hommes vont donner un coup de main sur d’autres chantiers, les femmes élèvent les enfants ensemble. “On a fait des fêtes, du théâtre. On se donnait un coup de main. Pour les 50 ans, en 2006, on a réuni 100 personnes dans une ambiance festive. Nous avons créé l’association AFO, association familiale ouvrière, devenue CSF, qui s’est battue pour la construction du centre social du Moulin-à-Vent. Elle possédait une machine à laver, un aspirateur, une machine à tricoter qui se baladaient de maison en maison. On avait acheté une tondeuse à 2. Un chargeur de batterie était partagé entre sept ou huit personnes et on se le passait. On était beaucoup moins individualistes.”
Quelques maisons Castors sont aujourd’hui habitées par les enfants, d’autres ont été vendues, ce qui fait dire à M. Mantel que “les maisons des ouvriers sont aujourd’hui accessibles aux cadres”. Ces jumelles ont toujours belle allure, avec leurs deux appartements d’une centaine de m2 chacun, leur jardin autour. La dalle de béton sur laquelle elles s’assoient est unique et les murs ne montent pas jusqu’au toit. Au début, le grenier est donc commun… Plus tard seulement, ils ont été individualisés.
“Jean-Baptiste m’a refait une beauté, conclut la maison de la rue du Vercors. Il m’a complètement isolée, a mis un doublage interne. Mes murs, construits à base de résidus de mâchefer provenant de l’usine à gaz derrière Saint-Jean-de-Dieu, en avaient besoin. Denise s’est occupée du jardin, a planté un joli potager. Quelques voisins ont changé mais la plupart ont perpétué l’esprit, même si parfois nos vieux Castors poussent un coup de gueule pour faire respecter les règles. Et quel plaisir d’entendre les nouveaux venus se sentir à présent “petits-enfants d’adoption ayant envie de transmettre le sens et le respect, l’âme d’un tel principe de communauté à manches retroussées et le cœur sur la main ». C’est ma jeune voisine qui le dit et cela fait plaisir à entendre.”

Une pensée sur “Nées sous le signe du Castor

  • 24 octobre 2012 à 11 h 26 min
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    Il n’est jamais trop tard pour rendre hommage au père Rendu, et au courage (désormais historique) des couples qui se sont lancés dans l’aventure – car en effet, sans les compagnes, rien n’aurait été possible…
    Vivent encore dans leurs self-made pénates outre M. Mantel, cinq personnes, dont trois conscrits de 1920… Dommage qu’on n’ait pas cité leur nom… Sauf erreur d’orthographe : Mme Canot, Mme Dubreuil, M. Cauwet, Mme Noirot, Mme Molina.
    Merci à ceulles qui ont permis cet article, notamment à Corinne Petitjean-Cavet, habitante de la maison Ruiz-Chanteperdrix dont elle entretient l’âme avec sa famille, Corinne dont le coeur, les élans, la volonté et les talents entretiennent également l’âme des Castors…

  • 24 octobre 2012 à 11 h 26 min
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    Il n’est jamais trop tard pour rendre hommage au père Rendu, et au courage (désormais historique) des couples qui se sont lancés dans l’aventure – car en effet, sans les compagnes, rien n’aurait été possible…
    Vivent encore dans leurs self-made pénates outre M. Mantel, cinq personnes, dont trois conscrits de 1920… Dommage qu’on n’ait pas cité leur nom… Sauf erreur d’orthographe : Mme Canot, Mme Dubreuil, M. Cauwet, Mme Noirot, Mme Molina.
    Merci à ceulles qui ont permis cet article, notamment à Corinne Petitjean-Cavet, habitante de la maison Ruiz-Chanteperdrix dont elle entretient l’âme avec sa famille, Corinne dont le coeur, les élans, la volonté et les talents entretiennent également l’âme des Castors…

  • 24 octobre 2012 à 11 h 26 min
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    Il n’est jamais trop tard pour rendre hommage au père Rendu, et au courage (désormais historique) des couples qui se sont lancés dans l’aventure – car en effet, sans les compagnes, rien n’aurait été possible…
    Vivent encore dans leurs self-made pénates outre M. Mantel, cinq personnes, dont trois conscrits de 1920… Dommage qu’on n’ait pas cité leur nom… Sauf erreur d’orthographe : Mme Canot, Mme Dubreuil, M. Cauwet, Mme Noirot, Mme Molina.
    Merci à ceulles qui ont permis cet article, notamment à Corinne Petitjean-Cavet, habitante de la maison Ruiz-Chanteperdrix dont elle entretient l’âme avec sa famille, Corinne dont le coeur, les élans, la volonté et les talents entretiennent également l’âme des Castors…

  • 24 octobre 2012 à 11 h 26 min
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    Il n’est jamais trop tard pour rendre hommage au père Rendu, et au courage (désormais historique) des couples qui se sont lancés dans l’aventure – car en effet, sans les compagnes, rien n’aurait été possible…
    Vivent encore dans leurs self-made pénates outre M. Mantel, cinq personnes, dont trois conscrits de 1920… Dommage qu’on n’ait pas cité leur nom… Sauf erreur d’orthographe : Mme Canot, Mme Dubreuil, M. Cauwet, Mme Noirot, Mme Molina.
    Merci à ceulles qui ont permis cet article, notamment à Corinne Petitjean-Cavet, habitante de la maison Ruiz-Chanteperdrix dont elle entretient l’âme avec sa famille, Corinne dont le coeur, les élans, la volonté et les talents entretiennent également l’âme des Castors…

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