Ennemond au pays des Soviets

En 1936 le maire de Vénissieux, Ennemond Romand, accomplit le rêve de sa vie : voyager en URSS. Récit d’une épopée dans la mère patrie du communisme.

Des usines en carton-pâte, des élections truquées, des famines planifiées, des violences remplissant un album entier : voilà comment Hergé, en 1929-1930, présente l’URSS dans sa célèbre BD, « Tintin au pays des Soviets ». Il rejoint, ce faisant, une opinion publique plutôt hostile au régime de Staline. Mais il s’oppose aussi à des millions d’ardents défenseurs de l’Union soviétique, ouvriers ou employés pour la plupart. Allez donc, avec cela, savoir où se trouve la vérité ! De l’aveu même du maire de Vénissieux, militant communiste élu à la tête de la ville en 1935, convaincre ses concitoyens du bien-fondé de ses idées n’est pas aisé : « trop souvent, écrit-il, lorsque j’exposais ce que je pensais de ce régime nouveau, on me répondait « vous n’y avez pas vu ». C’est pourquoi, lorsque la municipalité de Villeurbanne, elle aussi communiste, décide d’organiser un voyage d’étude de trois semaines en URSS, Ennemond Romand se rue sur l’occasion. Quant au conseil municipal de Vénissieux, il accepte à bride abattue de prendre à sa charge tous ses frais, car il pourrait « tirer un enseignement précieux pour les intérêts de notre commune (…), de l’examen des conditions d’organisation qui ont permis la transformation totale de tout un peuple, en lui apportant une prospérité et une vie plus large et plus belle que celle qu’il connaissait auparavant ».

Arrive le jour du départ, le 11 juillet 1936. Forte de 27 personnes dont au moins deux Vénissians – le maire et le « camarade Cathelin » -, la délégation se rend en gare de Perrache d’où un train les emmène à Strasbourg puis Stuttgart, Dresde, Varsovie et, après deux jours et deux nuits d’un interminable voyage, jusqu’à la frontière soviétique. Là, moment d’émotion. À la vitesse d’un homme au pas, le train passe sous un portique démesuré « portant, en immenses lettres et en plusieurs langues, au-dessous d’un colossal portait de Lénine, l’inscription Union des Républiques Socialistes Soviétiques. Travailleurs de tous les pays, unissez-vous ». « C’est un monde nouveau que nous allons voir, une civilisation nouvelle que nous allons coudoyer », s’exclame l’un des participants. Le lendemain, 14 juillet, la petite troupe parvient à Moscou. Commence alors un marathon à l’organisation millimétrée, dûment encadré de guides et de traducteurs. Au programme, la visite de la ville, le Kremlin, la cathédrale Saint-Basile, le mausolée de Lénine évidemment, dans lequel nos Vénissians ne peuvent malheureusement pas entrer, « en raison de l’excessive chaleur ». Puis viennent au cours des jours suivants, des édifices moins touristiques mais qui vantent les réalisations du régime : un stade – immense ; une station d’épuration – ultramoderne ; une usine de distribution des eaux – tout Moscou s’y abreuve ; le métro flambant neuf – « quel luxe » ; un institut de protection de l’enfance – pour l’avenir du pays ; le Musée de la Révolution – « en considération de l’œuvre de Lénine », sans oublier une réception au Palais du Travail, durant laquelle « tous les chants révolutionnaires y ont passé, en français et en russe ». Après six jours de ces visites à haute dose, le groupe quitte Moscou pour se rendre en plein cœur de l’Ukraine, où l’attend une des réalisations phares de l’URSS, le barrage sur le Dniepr. Terminé en 1932 et d’une longueur de « 1200 m », il force l’admiration des participants, non seulement par son ampleur – 60.000 personnes y ont travaillé –, mais aussi parce qu’il permettra bientôt aux navires de passer de la mer Noire à la mer Baltique, montrant ainsi à quel point l’Union soviétique est parvenue à dompter la nature. Le lendemain, direction Karkov, l’ancienne capitale de l’Ukraine, où une fois de plus se mêlent curiosités touristiques et intérêt politique, avec pour point d’orgue la visite du sovkhose du « Chemin Rouge », c’est-à-dire une vaste ferme d’état (1260 ha), constituée à partir de terres confisquées, dans laquelle les agriculteurs et agricultrices sont salariés et voient l’essentiel de leur production prélevé par l’État. Enfin le mardi 28 juillet, après deux jours passés à Kiev, la délégation française quitte l’URSS et entame le voyage de retour, qui la ramène le 31 juillet en gare de Lyon-Perrache.

Au terme de ce périple, les participants se déclarent enchantés par tout ce qu’ils ont vu. Mais leurs avis sur l’URSS diffèrent. Un imprimeur villeurbannais, qui publia un livre narrant les moindres détails du voyage, reconnaît avoir été impressionné par les efforts immenses accomplis par le pays en à peine une vingtaine d’années (la révolution russe remonte à 1917), et salue les progrès sociaux réalisés dans tous les domaines – pour les congés payés, la santé, le plein-emploi, l’émancipation des femmes, etc. Mais en même temps, il estime « qu’on ne montre pas aux visiteurs ce qui n’est pas en état d’être montré ». Il avoue aussi avoir été refroidi par la scène d’ouvriers avançant en cortège, sous une nuée de drapeaux rouges et encadrés par des hommes en uniforme. Bref, la « dictature du prolétariat » ne lui semble pas applicable à notre pays : « les Soviets ne sont pas faits pour nous », conclut-il. Quant à notre Ennemond Romand, lui est très fier d’avoir désormais « une arme de plus dans mon arsenal de propagandiste ». « Je reviens enthousiasmé de ce que j’ai vu de grand, de beau, déjà réalisé ou en voie de réalisation au profit de ceux qui travaillent, (…) dans ce grand pays où le bonheur se lit sur chaque visage et où l’on respire vraiment la joie de vivre ». À peine quelques jours plus tard, le journal du PC en région lyonnaise, La Voix du Peuple, évoquait les grands procès de Moscou, en saluant les condamnations à mort prononcées contre les opposants à Staline.

Sources : Archives de Vénissieux, registre des délibérations, 5/6/1936. Archives de Villeurbanne, 3 C 88 (dont 8/8/1936), 3 D 9, 10 Z 4.

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