Le cri d’alarme de la jeunesse

Après dix mois passés loin des bancs de l’université, les étudiants n’en peuvent plus. Entre détresse psychologique, précarité et absence de perspective d’avenir, il devient difficile pour les jeunes de trouver la motivation, le courage et l’ambition de continuer leurs études. Ne voulant plus être « la génération sacrifiée », ils ont décidé de se faire entendre.

« On a besoin d’aide maintenant, on n’en peut plus ! » s’exclame Lou-Ann Pouzol. Cette étudiante en première année de licence bi-parcours, Sciences-po et Droit à Lyon 3, ne veut pas attendre un autre drame. Ces dernières semaines, deux étudiants ont tenté de mettre fin à leurs jours dans la région lyonnaise. Des signes alarmants de la situation de détresse que vivent actuellement les étudiants en France.
Cela fait maintenant près d’un an que certains d’entre eux n’ont pas mis un pied dans une faculté. C’est le cas d’Imen. À 22 ans, cette Vénissiane est étudiante en Master 1 à l’école de commerce Léonard-de-Vinci, à Paris. Depuis la rentrée, elle n’a « jamais pu rencontrer ses camarades de classe ». Pour elle, cette situation est « très étrange et pesante ».

En France, d’après une étude de l’Observatoire de la vie étudiante de 2017, 46 % des étudiants doivent travailler pour financer leurs études. Mais avec la crise sanitaire, ils sont nombreux à avoir perdu leur seule source de revenus, se retrouvant dans une situation d’extrême précarité. « Je me pose aujourd’hui la question : comment je fais pour payer mon loyer et mes factures ? », explique Innocent Vermorel-Molo, étudiant en troisième année de Droit et Sciences politique à Lyon 3.

Ces derniers mois, le nombre d’étudiants faisant appel aux Restos du cœur, au Secours populaire ou aux épiceries solidaires ne cesse d’augmenter. Imen a fait partie de ces jeunes. Pendant quelques mois, elle a bénéficié de paniers alimentaires, mais aujourd’hui sa situation financière s’est stabilisée : « J’achète des objets que je revends, je fais un peu de business, ça aide. » Aujourd’hui, c’est à son tour d’aider d’autres étudiants, elle fait « des distributions alimentaires ». Et la jeune femme s’aperçoit qu’ils sont de plus en plus à faire des demandes. « On a un étudiant qui a fait plus de trois heures et demie de route aller-retour pour récupérer un panier, c’est dire à quel point les étudiants sont en détresse. » Innocent Vermorel-Molo le confirme : « Certains jeunes ont pris l’habitude de sauter des repas pour économiser la nourriture qu’ils ont dans leurs placards, quel parent accepterait que son enfant mange un repas sur deux ? », s’indigne-t-il.

« Le distanciel va tuer l’enseignement »

En plus d’une précarité économique, les étudiants se sentent oubliés. Isolés pendant plusieurs mois dans leur chambre étudiante, leur studio ou bien chez leurs parents, il leur devient difficile de garder leur motivation. « On fait tous les jours la même chose : on se lève, on va sur notre ordinateur et on regarde des tableaux pendant des heures », explique Walid Ziada, étudiant en génie informatique à l’Institut national des sciences appliquées à Lyon. Walid a choisi de quitter son logement étudiant et de revenir aux Minguettes, chez ses parents en mars pour le confinement. Mais ce retour à la maison n’a pas été de tout repos pour le jeune homme de 22 ans, il a eu des troubles du sommeil pendant plusieurs mois. « Ma mère est assistante maternelle. Quand je devais travailler, elle allait faire une balade avec les enfants qu’elles gardaient pour ne pas qu’ils crient et qu’ils me dérangent. »

Les universités ont été prises de court et les enseignements n’ont pas tous été aménagés pour les étudiants. « Parfois, on peut avoir jusqu’à neuf heures de cours magistraux sans interruption dans la journée » souligne Innocent. « Le distanciel va tuer l’enseignement » affirme Lou-Ann Pouzol. Pour Imen, le constat est sans appel, « le plus dur, ce sont vraiment les cours à distance, personne n’arrive à suivre, on est tous perdus, avant j’étais en DUT, j’avais l’habitude d’être suivie, encadrée… on a peur de décrocher et de ne pas s’en sortir ». Même avis pour Walid Ziada, « le contact humain n’est pas du tout présent, c’est pesant pour nous ».

La peur de l’avenir

Mais ce qui inquiète surtout les jeunes, c’est l’après-Covid. Alors qu’ils vivent des mois extrêmement difficiles, ils angoissent pour leur avenir, qu’ils savent déjà sombre. « Je connais des étudiants qui ont choisi de passer un nouveau diplôme, car ils n’avaient pas de débouchés » indique Walid Ziada. Pour Innocent Vermorel-Molo, le constat est amer : « Je me pose sincèrement la question : est-ce qu’un employeur, quand il verra l’année de l’obtention de mon diplôme se dira ‘ah vous êtes la génération Covid ? Est-ce que vous valez vraiment quelque chose ?’ Je me demande si ce que je suis en train de faire est vraiment utile… »


« Nous ne voulons pas attendre qu’il y ait d’autres morts »
Depuis le mois de mars, les étudiants se sentent abandonnés par le gouvernement. Exténués, ils ont décidé de se mobiliser pour faire valoir leurs droits.

Ces dernières semaines, les drames se multiplient. Un étudiant s’est donné la mort en décembre à Villeurbanne, et quelques semaines plus tard, début janvier, deux autres ont essayé de se suicider. « C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase », explique Innocent Vermorel-Molo, étudiant en troisième année de Droit et Sciences politiques à Lyon 3. Il a décidé de créer une page sur Facebook, Génération COVid, où il incite ses camarades à livrer leur témoignage. Les faire parler, leur montrer qu’ils ne sont pas seuls, pour les empêcher de commettre le pire. Au début, ils étaient cinq et en seulement quelques jours, le groupe a comptabilisé 1 700 personnes. Et les chiffres continuent de s’envoler. Ils sont près de 2000 étudiants réunis à ce jour.

Pour ce jeune de 26 ans, le sort des étudiants a été réglé de façon expéditive depuis le premier confinement, « nous sommes l’avenir de ce pays, des futurs contributeurs et on vit une situation apocalyptique depuis plusieurs mois ». Il devient nécessaire pour lui que les étudiants se resocialisent. Il demande « la réouverture partielle des amphis en autorisant les personnes qui le souhaiteraient à aller en cours, et celles qui désirent rester chez elles pourraient le faire également ».
C’est le même constat pour Lou-Ann Pouzol qui est favorable à un retour sur les bancs de l’université, sous forme « hybride, une semaine sur deux ». Elle considère les dernières annonces du gouvernement comme une « fausse reprise ». En première année de licence bi-parcours, Sciences politiques et Droit à Lyon 3, elle fait partie du mouvement apartisan « Les enfants de la République ». Le 13 janvier dernier, ils ont lancé une pétition pour alerter sur la situation des étudiants en France. « L’université, ce n’est pas qu’un diplôme, un bout de papier, considère la jeune femme de 19 ans, on a besoin de se nourrir l’esprit, de découvrir de nouveaux points de vue, d’avoir de nouvelles expériences. »

Pour Jules Gori, militant à l’Union nationale des étudiants de France, la phrase de trop a été prononcée. « La ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, nous dit ‘le problème, c’est le brassage. Ce n’est pas le cours dans l’amphithéâtre, mais l’étudiant qui prend un café à la pause, un bonbon qui traîne sur la table ou un sandwich avec les copains à la cafétéria ‘ (dans le journal Le Monde, le 12 janvier, ndlr), il faut arrêter de nous infantiliser ! », s’exclame-t-il.
Troubles alimentaires, du sommeil ou dépressions, les témoignages sont saisissants sur les réseaux sociaux. Et c’est aussi le constat de Jules Gori, qui demande « la mise en place de chèque santé pour les étudiants » pour leur permettre d’avoir accès facilement aux soins. Pour Innocent Vermorel-Molo, ces changements sont nécessaires dès maintenant, « nous ne voulons pas attendre qu’il y ait d’autres morts ».


« Je n’arrive plus à travailler, les journées se ressemblent toutes »
Cela fait maintenant dix mois que Mohamed Messalti, n’est pas retourné dans une salle de cours. Étudiant de 5e année en informatique à l’Insa de Lyon, ce vénissian de 23 ans confie son anxiété et son stress.

Mohamed Messalti vit sur le campus, à Villeurbanne, où il a également passé la majorité de son confinement en mars dernier. « La semaine j’étais ici et le week-end je rentrais à Vénissieux chez mes parents. » Dans cet appartement d’une vingtaine de mètres carrés où il vit avec un camarade, l’espace de travail est organisé : sur le bureau, les deux ordinateurs trônent. Le Vénissian a volontairement choisi de s’isoler la semaine. Chez ses parents, « c’est impossible de se concentrer, je suis l’aîné de quatre frères et sœurs, c’est souvent bruyant ».

Pourtant, même en choisissant la tranquillité de sa chambre d’étudiant, ces derniers mois ont été difficiles pour le jeune homme. Avant la crise sanitaire, il était arbitre de football, « c’était un revenu annexe, pas énorme, mais ça faisait de l’argent de poche ». Boursier, il vit désormais avec près de 400 euros par mois, et comble une partie de ses dépenses en donnant des cours au Lycée Marcel-Sembat.

Mais ce qui l’inquiète le plus, c’est la perte de motivation : « je n’ai rien envie de faire, je n’arrive plus à travailler, les journées se ressemblent toutes, on ne comprend plus ce qu’on fait ici ». Il regrette les cours en présentiel et « cette communication implicite entre professeurs et élèves, lorsqu’on était sur place les enseignants voyaient nos visages, nos expressions, ils savaient quand on ne comprenait pas quelque chose par exemple ».

Cet été, son stage de trois mois a été maintenu. Mais son intégration a été « longue et compliquée ». Au début en télétravail, il a été délicat pour l’étudiant de comprendre ce qui était attendu de lui. « Ma tutrice a été très bienveillante et pédagogue, mais être stagiaire et en télétravail ce n’est pas compatible, dès que j’ai pu, je suis allé sur place ».

Alors que le premier semestre touche à sa fin, il n’attend désormais qu’une seule chose : son échange universitaire en Allemagne à partir de février. Pourtant, là aussi, le doute persiste : « Pour l’instant, on peut encore aller sur place, mais à tout moment la situation peut changer, je n’ai pas encore réservé mes billets ». Mais Mohamed Messalti reste optimiste, même si les cours en Allemagne sont prévus en distanciel, il veut voyager vers de nouveaux horizons. « J’ai envie de partir étudier là-bas ».


Santé : des étudiants en détresse psychologique

Le confinement et la crise du coronavirus ont eu d’importants impacts, négatifs, sur la santé des étudiants. Voilà le principal constat d’une étude menée par l’Observatoire national de la vie étudiante auprès de jeunes Français, durant les mois de juin et juillet 2020.

Selon l’organisme, l’isolement des étudiants pendant cette période a en effet été très difficile à gérer : 31 % d’entre eux ont déclaré des signes de détresse psychologique, et 10 % déclarent avoir bu de l’alcool tous les jours contre 1 % en temps normal.

« La situation sanitaire couplée à une désocialisation et à un décrochage avec les études a fait émerger des symptômes anxieux, dépressifs, chez ceux qui présentaient un terrain fragile, précise la docteure Émilie Tardieu, médecin et directrice du Service de Santé universitaire de l’Université Lyon 2. Le stress des études et le manque de liens sociaux créent des périodes de fragilité à un âge qui peut coïncider avec l’apparition de pathologies psychiatriques. Depuis le mois de mai, nous avons la chance d’être ouvert sur le site Portes des Alpes. Pour ce deuxième confinement, le nombre de consultation générale n’a pas augmenté, en revanche toutes sont tournées vers la santé mentale. »

Émilie Tardieu plaide ainsi pour une « déstigmatisation » de la santé mentale : « On a tous le droit d’être mal à un moment donné, demander de l’aide n’est pas mauvais. Les étudiants ne doivent pas hésiter à venir vers un professionnel de santé. S’ils ne se sentent pas bien, ils doivent venir parler. Il faut qu’ils sachent que nous sommes là, et ne pas hésiter ». Une recommandation qui concerne particulièrement les étudiants étrangers. Ceux-ci semblent en effet, de par l’éloignement de leurs familles ainsi que leurs conditions de vie et de travail plus précaires, parmi les plus touchés par la crise sanitaire.

M.F.

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