Les Minguettes au cœur

Médecin de famille par excellence, le Dr Vernex a raccroché son stéthoscope cet été après trente ans d’exercice à La Pyramide. Aujourd’hui, le néo-retraité avoue avoir le mal du quartier.

Une fois par semaine, Alain Vernex quitte les hauteurs de Condrieu où il réside pour rejoindre le Plateau. Depuis trois mois maintenant qu’il est à la retraite, le docteur de la Pyramide – il le confesse avec un demi-sourire timide – a « besoin » de sa petite virée vénissiane. Pour humer l’air du quartier, discuter avec les commerçants, revoir les amis, échanger avec les familles qu’il a soignées sur trois générations. Il retrouve là ce qui a fait le sel de sa carrière : le contact humain.

« J’ai plus de temps pour moi, ma famille, surtout mes petits-enfants, c’est agréable, mais mon activité me manque, explique-t-il. Moins la pratique de la médecine que les gens en réalité. Pendant trente ans, j’ai vécu 12 heures par jour avec la population de la Pyramide : les naissances, les études, les mariages, les divorces, les décès… Le plus grand compliment qu’on puisse m’adresser c’est de faire « partie de la famille ». Alors ce n’est pas évident de tourner la page. D’autant que les Minguettes, c’est quand même particulier. Au-delà des difficultés que nous connaissons tous, moi je trouve qu’ici on est moins seul qu’ailleurs. Il y a un tissu social, une entraide, une relation à l’autre qui sont spécifiques. Et ça, j’ai beaucoup de mal à m’en passer. D’ailleurs je ne suis pas une exception. J’ai connu plein de Vénissians qui sont partis et qui sont revenus au bout de deux ou trois ans. Pour les mêmes raisons. »

« Je me suis demandé ce que je faisais là »

C’est pourtant le hasard, et même des hasards multiples qui ont mené Alain Vernex à intégrer un cabinet médical de l’avenue des Martyrs-de-la-Résistance au début des années quatre-vingt-dix. Né en Guinée en 1952 d’un père français et d’une mère africaine, il arrive à l’âge de deux ans à Albertville. Durant son enfance et son adolescence savoyarde, il n’a jamais rêvé devenir médecin. Pas davantage à la fin du lycée. « J’avais fait des tests d’orientation dont les résultats n’étaient vraiment pas bons, se souvient-il. On m’avait vivement recommandé d’arrêter les études et de faire un métier manuel. Mais je ne savais même pas planter un clou ! J’avais quand même un bac scientifique, j’hésitais entre l’Insa et médecine, j’ai choisi médecine, sans réelle vocation au départ. J’aurais très bien pu être ingénieur »

Le voilà à Lyon où, après ses études, il enchaîne deux expériences professionnelles « très formatrices », à l’hôpital Saint-Joseph d’abord, puis au service de maladies tropicales de l’Institut Pasteur. Car le fraîchement diplômé Dr Vernex n’a pas oublié l’Afrique. Plus de trente ans après l’avoir quittée, Il ambitionne d’y retourner pour contribuer aux efforts d’amélioration sanitaire. Il manque partir en Gambie et en Côte d’Ivoire, sauf que les deux projets achoppent in extremis. Finalement il se retrouve à Écully pour remplacer un médecin. « Je devais y rester, mais là encore ça ne s’est pas fait. Alors j’ai pris le journal et j’ai trouvé cette petite annonce d’un cabinet qui cherchait un praticien à Vénissieux. »

Quand il débarque pour la première fois sur le Plateau, c’est l’automne, il fait moche et froid. « En plus, j’étais complètement perdu. Je me suis demandé ce que je faisais là. J’étais près de faire demi-tour quand j’ai enfin trouvé le n° 73 de l’avenue des Martyrs. J’y suis resté 25 ans avant de déménager avenue Marcel-Cachin, où j’ai terminé ma carrière en juin dernier. »

« La vie des gens est devenue plus dure »

Au moment de se retourner sur trois décennies de pratique de médecine de ville, Alain Vernex relève en premier lieu la dégradation des conditions de vie dans les quartiers. « Je ne parle pas de l’environnement qui s’est plutôt amélioré, mais de la précarité, du chômage, d’une fragilisation des structures familiales, précise-t-il. En tant que médecin de famille, j’attache beaucoup d’importance à considérer le patient dans son intégralité, je ne me limite pas aux symptômes. Et quand on rentre ainsi dans l’intimité des gens, on mesure combien la vie est devenue difficile. L’exemple le plus criant est celui des mères célibataires qui se lèvent à 4 heures du matin, qui embauchent à six heures à l’autre bout de l’agglo pour faire des ménages, rentrent à 10 heures préparer à manger et s’occuper de la maison, repartent travailler à 18 heures. C’est incroyable ce qu’elles endurent. Pour un médecin, cela peut être frustrant car on se sent parfois impuissant. Souvent le meilleur traitement, quels que soient les maux, consiste à retrouver une tranquillité économique, sociale, familiale. Mais ça, on ne peut pas le prescrire. »

Est-ce pour cette raison que le docteur a constaté qu’il était « moins décontracté et serein » en fin de carrière qu’à ses débuts ? « Il est vrai que ces dernières années je doutais davantage, la peur de me tromper était très présente. Or ce qu’il y a de pire dans ce métier, c’est de passer à côté de quelque chose d’important. Le contexte général a probablement joué, mais je pense surtout qu’il était temps pour moi de partir. J’étais usé, cela faisait déjà deux ans que je cherchais à passer la main. »

Alain Vernex n’en a pas fini pour autant avec les Minguettes. « Je vais continuer à venir, c’est sûr, confirme-t-il. Mais peut-être qu’à un moment j’en aurais marre de simplement me balader. Je suis en pleine réflexion sur la direction à donner à ma retraite. »

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