« Hippie Trail » : de Vénissieux à l’Afghanistan en 4L

 

Voici une bande dessinée originale, sous-titrée « Autobiographie prénatale ». Rencontre avec Séverine Laliberté, la scénariste de cette histoire de voyage en Afghanistan au départ de Vénissieux, en plein cœur des années soixante-dix.

Originaire de la région lyonnaise et partie depuis à Montpellier, Séverine Laliberté a toujours su que sa naissance en Grèce était entourée de mystère. « Je dois dire que je crânais beaucoup avec cette histoire » explique la petite fille qui ouvre le récit de Hippie Trail et qui n’est autre que Séverine, récit dessiné qui est donc une « autobiographie prénatale ».

Car si Séverine est née en Grèce, c’est que ses parents ont traversé en 4L l’Europe et l’Asie centrale jusqu’en Afghanistan. Nous sommes au début des années soixante-dix et la mode est au trip oriental pour les jeunes Occidentaux. Certains atteignent Katmandou, étape ultime, d’autres stoppent en cours de route. Non seulement Séverine et sa dessinatrice Elléa Bird nous font revivre l’époque, avec ses musiques et ses drogues, mais elles poussent beaucoup plus loin l’analyse. Car elles posent sur cette aventure très seventies le regard de jeunes femmes d’aujourd’hui, ne cédant pas à la tentation d’imprimer la légende, même lorsqu’elle est plus belle que la réalité.

Elléa, la dessinatrice
Séverine, la scénariste

Tout au long des conversations que Séverine a eues avec les principaux témoins du voyage et qui sont retranscrites dans l’album, elle traque la vérité.
« J’ai longtemps tourné autour du sujet sans savoir comment l’aborder, reconnaît-elle. C’était plus simple et plus vrai de raconter l’histoire de l’enquête, avec toutes ses incohérences. »

Pourquoi alors avoir choisi la bande dessinée pour le faire ? « J’ai grandi dans les BD, répond Séverine. J’ai passé mon enfance dans les rayons de la librairie Expérience, à Lyon, quand elle était encore rue du Petit-David. Je ne dessine pas mais, pour raconter cette histoire, j’avais des images en tête. Et c’était important pour moi de passer par l’image. Je voulais aussi ajouter des documents, mettre de la distance. C’est d’ailleurs ce que j’ai cherché tout du long, pour ne pas tomber dans le pathos. »

Une archéologie ludique avec Bonne Pioche

Séverine travaille donc avec la dessinatrice lyonnaise Elléa Bird, qui a illustré aussi bien une vie de Molière et Le Fantôme des Canterville que La Damnation de Faust. « Elle avait son filtre à elle et c’était important. Elle a rencontré ma mère — NDA : qui est au cœur de Hippie Trailet nous avons travaillé à distance, elle à Lyon et moi à Montpellier. »

Formée à l’archéologie — elle a fait ses études à la Maison de l’Orient à Lyon, participe à des missions au Bengla Desh et en Syrie et est aujourd’hui ingénieur d’études au CNRS de Montpellier, spécialisée dans l’enregistrement spatial des données —, Séverine a l’habitude dans son travail d’accumuler beaucoup de documents. Ce qu’elle a fait durant une quinzaine d’années et qui a abouti à cet album. « Quand j’ai écrit l’histoire de ce voyage, j’avais besoin de savoir ce qui se passait dans tel ou tel pays traversé et il fallait aussi que le lecteur sache tout cela. C’est sans doute pédagogique mais c’est un truc que j’aime. Transmettre m’intéresse. »

C’est ainsi qu’elle a initié Bonne Pioche, l’association d’étudiants et d’archéologues lyonnais qui organise des ateliers ludiques et éducatifs sur le thème de l’archéologie.

70, années exotiques

L’aventure de Hippie Trail débute à Vénissieux. La mère de Séverine y est institutrice. « Moi-même, je n’y ai pas vécu. Quand mes parents sont rentrés, ils ont lâché leur appartement de la rue des Martyrs-de-la-Résistance et sont partis à Lyon. Vénissieux était quasiment dans la campagne à l’époque. »

On suit les péripéties de la traversée jusqu’en Afghanistan, dessinées en noir et blanc avec de jolies fulgurances colorées. Occasion d’obtenir des renseignements sur la Yougoslavie de Tito, de connaître les aléas du passage de la frontière turco-iranienne et de faire connaissance avec les douaniers pachtounes, de trouver des ressemblances entre Herat, en Afghanistan, et Feyzin et d’apprendre quantité de détails sur les cultures que les voyageurs découvrent. Y compris un détour par les Bouddhas de Bamiyan, détruits par les talibans.

Le voyage n’est pas que géographique et nous offre une vertigineuse plongée dans les années soixante-dix. Suivant les personnages rencontrés au fil des pages, on découvrira ainsi une fusillade qui a eu lieu rue des Tables-Claudiennes entre les anarchistes et la police, des musiques de l’époque, des façons de penser et de se défoncer. Jusqu’à l’arrivée en Grèce, où le scénario — et la réalité — prennent un tournant Midnight Express, « en plus cool, quand même » relativise Séverine Laliberté.

Une très beau dépaysement, tant historique que géographique.

Hippie Trail de Séverine Laliberté et Elléa Bird, 240 pages, Steinkis Éditions, 23 euros.
Sortie le 28 mai 2020.
Disponible en librairies et chez l’éditeur : steinkis.com

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