Typhaine Morel, passionaria des années quarante

Alors que l’on vient de célébrer le 76e anniversaire de la libération, rencontre avec une jeune Vénissiane qui incarne littéralement les années quarante, au point de s’habiller, se coiffer et se maquiller à la mode de ces années-là. Un choix esthétique totalement assumé, mais aussi un hommage rendu aux femmes engagées dans la Résistance.

La question se pose : qui voudrait revivre l’année 1944 en France ? L’occupation nazie, le pillage du pays, les privations quotidiennes, la déportation qui s’accentue, la répression féroce des actes de résistance, les bombardements, la peur… ?

Typhaine Morel ne se démonte pas. Tout cela est avéré, mais… »Mais, répond-elle, l’époque annonce aussi l’espoir des jours heureux qui approchent à mesure des défaites allemandes, la perspective d’une société plus juste, la certitude que les sacrifices ne seront pas inutiles, l’égalité conquise par les femmes dans les combats… 1944, c’est aussi cela. »
Cette année noire illumine les yeux silex de Typhaine. À 22 ans, cette rousse menue née aux Minguettes vit littéralement les années quarante. Plus qu’une passion, un choix de vie total. Au point de s’habiller, de se coiffer et de se maquiller à la mode de ces années-là. De meubler sa chambre avec un mobilier chiné en brocante, table de nuit et bureau. D’accrocher aux murs des affiches de vedettes de l’époque et d’écouter Charles Trénet ou Lucienne Boyer sur un phono… L’immersion est si troublante qu’on se demande si la jeune fille ne vient pas de surgir d’une faille spatio-temporelle.

Après une année réussie en fac d’Histoire, elle bifurque cette rentrée en école de théâtre, à Lyon. « Pour vivre d’autres vies, souffle-t-elle. La Seconde Guerre mondiale est ma passion. Être historienne et l’étudier ne me suffit pas. Je veux la vivre. Les rôles seront ma machine à remonter le temps. J’aurais adoré jouer dans la série Un village français, très bien documentée et très bien interprétée. »

« Vous n’avez réclamé ni la gloire ni les larmes… »

Une épopée la passionne en particulier, celle du groupe Carmagnole-Liberté. « Je veux sauver de l’oubli ces Résistants étrangers, nombreux à donner leur vie pour notre pays. Dans les FTP-MOI, les femmes n’étaient pas seulement agents de liaison, ce qui était déjà dangereux, mais participaient directement aux combats. Cette égalité totale entre combattants me plaît beaucoup. Pourtant, aucune n’a eu l’honneur d’un nom de rue. À Villeurbanne, Mafalda Motti a tenu seule un immeuble pendant deux heures, en appui de son groupe, empêchant la progression des Allemands. Il n’y a même pas une plaque pour rappeler cet exploit. Comme le dit le poème d’Aragon, L’Affiche rouge, les Résistants ne cherchaient pas la gloire. Mais ils méritent notre reconnaissance, et les femmes sont souvent plus oubliées que les hommes. »

Se déclarant « très féministe », elle avoue sa fascination pour l’engagement de Danièle Casanova, Marie-Paule Vaillant-Couturier, Charlotte Delbo, Germaine Tillion, auxquelles s’ajoutent des milliers d’anonymes. « Alors qu’elles sont « mineures » politiquement, sans le droit de voter par exemple, leur rôle a été déterminant mais sous-estimé. C’est une injustice que je vis dans ma chair. »

Parmi ces femmes remarquables, l’une est particulièrement chère au cœur de Typhaine : Jeannine Sontag. La personnalité de cette jeune femme de bonne famille – des juifs polonais réfugiés en Suisse – la hante littéralement. « C’était une rebelle née. Passionnée de littérature et de musique, elle intègre l’Armée secrète mais souhaite agir alors qu’elle s’y trouve inutile. Elle rejoint alors la branche « Main-d’œuvre immigrée » des Francs-Tireurs et Partisans. Jeannine est une fille de son époque, qui veut se battre pour l’égalité et la justice. Capturée lors d’une action de sabotage en juillet 1944, elle est emprisonnée à Montluc puis fusillée le 20 août. Elle avait 19 ans. » Le nom de Jeannine Sontag est gravé sur la façade de l’ancienne mairie de Vénissieux, parmi ses camarades tués lors des combats de la Libération.

Comme de l’an 40

On peut comprendre cet intérêt pour la guerre et les Résistants. Mais pourquoi cette petite robe à fleurs, ce turban dans les cheveux ou ce béret, ce sac, ces gants en dentelles, cette fine ceinture, ces chaussures, ce style de lunettes de soleil, ce maquillage ? Entendons-nous bien, tout cela sied à merveille à Typhaine mais ne correspond pas aux diktats des influenceuses.
« En mode, sourit-elle, les vêtements qui me vont le mieux viennent des années quarante. » Seul sans doute le petit piercing sur la narine ne colle pas.

Typhaine commande ses vêtements auprès de collectionneurs. Ils sont dans un état de conservation étonnant. « Ils étaient faits pour durer, pas pour s’user en quelques mois. Ça ne veut pas dire qu’ils étaient rustiques et laids, au contraire : en pleine pénurie, la coquetterie était une forme de résistance. Les coiffures sont d’une telle complexité technique qu’on a du mal à les reproduire aujourd’hui. Les chapeaux et les chaussures sont extravagants. Les tailleurs sont parfois retaillés dans des costumes d’hommes, souvent cousus avec du tissu d’ameublement… C’est fou l’ingéniosité et la débrouillardise des femmes de ces années où tout manquait. »

Faut-il ajouter qu’un engagement aussi total n’est pas accepté par tout le monde ? Notamment les jeunes de son âge, qui moquent ses « déguisements », voire sa « folie ». « Maintenant, remarque-t-elle, j’arrive à plus me détacher du regard des autres, mais j’attire les réflexions. Pas forcément méchantes, d’ailleurs, plutôt amusées, curieuses, gentilles aussi, surtout de la part des personnes âgées ! »

N’allez plus dire à présent de quelqu’un, en tout cas pas de Typhaine, qu’elle s’en moque comme de l’an 40.

Pour aller plus loin, son blog : https://www.whatawonderfulworld.fr/tyfenn/

Une pensée sur “Typhaine Morel, passionaria des années quarante

  • 7 septembre 2020 à 12 h 44 min
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    Merci beaucoup pour ce bel article, cela me va droit au coeur et me résume très bien.

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