Gilles Collard : « l’humanitaire ne doit pas être réservé aux Occidentaux »

Seul établissement au monde spécialisé dans la formation aux métiers de l’humanitaire, l’institut Bioforce, présent à Vénissieux depuis sa création en 1983, continue son développement à l’international. Gilles Collard, son directeur, nous explique pourquoi.

Pour commencer, un petit flash-back sur l’année 2019 ?

C’était une année passionnante ! Tous les chantiers que nous avions mis en place en 2017 et 2018 ont pris forme. Je pense au nouveau centre de formation régional à Dakar (Sénégal) qui fonctionne très bien et a déjà profité à 800 bénéficiaires, ou encore au lancement de la première étude sur les métiers de l’humanitaire. Nous avons aussi lancé d’autres projets à l’international : en République Centrafricaine, au Liban, en Jordanie… À Vénissieux, Nous avons continué nos efforts de réorganisation, avec notamment la montée en puissance et l’amélioration de nos formations. Tout cela fait que nous sommes plus visibles, et que nous espérons peser dans les débats du secteur humanitaire.

Quel est votre objectif à terme ?

Le secteur humanitaire s’est professionnalisé, mais sans porter une attention particulière à sa filière formation. Nous voulons donc nous positionner pour régler ce paradoxe, auprès notamment des pouvoirs publics et des Organisations non gouvernementales (ONG). Bioforce est le seul établissement de formation au monde spécialisé dans l’humanitaire, et c’est aussi une ONG. Nous pourrions contribuer à créer une stratégie française sur le sujet, exporter un modèle. Mais l’écoute que nous portent les pouvoirs publics n’est pas à la hauteur de l’héritage et de l’expertise de l’humanitaire français, de son savoir-faire et de ses valeurs. C’est une frustration.

C’est pour cela que vous vous développez à l’international ?

Oui. Aujourd’hui, on considère que le secteur humanitaire regroupe 600 000 travailleurs dans le monde entier, dont 10 % se trouvent dans les pays du nord. Mais les écoles ne forment que ces derniers 10 %. Il faut donc investir sur les autres. Pendant la crise du Covid, tous les avions se sont arrêtés, impossible d’avoir accès au terrain en Afrique. Or, comment les acteurs sur place peuvent-ils répondre à une crise s’ils ne sont pas formés ? Ils ont besoin de techniques spécifiques de gestion de crise : management, logistique et gestion de projet. Tout ce que l’on apprend ici. Est-ce qu’un comptable de l’industrie peut être un bon administrateur de projet humanitaire ? Pas nécessairement. Pourtant, il y a toute une génération d’Africains, de Syriens ou d’Irakiens qui ont envie de s’engager pour leurs populations. L’humanitaire, ce n’est pas une profession qui doit être réservée aux Occidentaux.

Quel est selon vous l’avenir de l’humanitaire ?

C’est une vraie question. La professionnalisation a un biais, celui de ne vouloir garder que le meilleur. Mais le meilleur est l’ennemi du bien : plus on devient professionnel, plus on s’impose des contraintes qui rendent parfois moins réactif et moins efficace. On perd alors cet engagement, ce petit plus qui permet de dépasser les barrières. Il ne faut donc pas que le secteur tombe dans la « technocratisation ». Le risque, ce serait de laisser des bonnes volontés sur le coin de la route, des gens qui auraient pu être, malgré tout, utiles. Notre défi, c’est de conserver à la fois l’élite et la flamme.

Comment analysez-vous les rapports entre le politique et l’humanitaire ?
La situation est assez paradoxale. Le politique s’empare plus qu’avant des problématiques humanitaires, mais laisse des champs entiers aux ONG. Je pense à la crise des migrants, par exemple, dont certains se noient en Méditerranée. Heureusement que des bateaux MSF (Ndlr : Médecins sans frontières) prennent en charge des gens qui ont passé six mois en mer. Heureusement que l’humanitaire est là pour venir en aide à trois millions de réfugiés syriens ! La solution est politique, mais elle prend toujours plus de temps. Et ce, d’autant que le politique s’émeut de moins en moins en moins de la dimension humaine des crises.

L’humanitaire est-il encore un contre-pouvoir ?

Plutôt un poil à gratter, un caillou dans la chaussure. L’humanitaire n’est pas là pour résoudre les problèmes. Nos détracteurs disent que c’est un pansement sur une jambe de bois… Mais la réalité est plus complexe : on éteint le feu, mais ce n’est pas nous qui nous l’avons allumé, et ce n’est pas nous qui reconstruirons pour qu’il n’y ait plus de feu.

Quel regard portez-vous sur la crise du Covid ?

Elle nous appelle à l’humilité, car on se rend compte qu’un petit virus peut faire dysfonctionner toute une planète. Et nous ne sommes pas préparés. La culture de la gestion de crise doit se répandre au niveau des politiques, mais aussi au niveau des populations : mise en place de chaînes de communication, gestion de stocks pour éviter la pénurie dans les supermarchés, apprentissage des gestes de premiers secours… Dans un autre registre, elle nous a montré que les crises doivent parfois se gérer à distance. C’est une véritable révolution. Mais pendant cette période, nous aurions pu apporter des choses, y compris au niveau institutionnel et politique… Nos étudiants ont par exemple aidé la Région à distribuer des masques. Nous avons proposé d’en faire plus, mais nous avons eu le sentiment que les gens n’étaient pas prêts, dépassés par les événements. Et nos propositions n’ont pas été retenues.

À quoi ressembleront, selon vous, les crises à venir dans le monde ?
C’est difficile à dire, mais elles auront deux traits communs. D’une part, elles vont exacerber des vulnérabilités existantes. C’est le cas en Inde ou en Afrique. Une crise, c’est aussi un choc économique qui vient peser sur des situations très précaires. Lorsque 30 % d’une population est déjà vulnérable, une crise supplémentaire crée de gros dysfonctionnements sur lesquels l’État n’est plus nécessairement en capacité de réagir. D’autre part, ces futures crises vont forcément créer des déplacements de population, des gens qui seront obligés de fuir, soit un conflit, soit une crise climatique. Il faudra apprendre à gérer ces mouvements.

Pour terminer, quels sont les projets de Bioforce ?

Nous allons poursuivre notre développement, parce que nous pensons répondre à un besoin. En fait, nous sommes le trait d’union entre un monde qui a besoin de professionnels pour résoudre les crises, et une population qui veut s’investir. Heureusement d’ailleurs que nous avons nos fidèles soutiens locaux, à savoir la Ville, la Métropole et la Région, car le niveau national et international ne reconnaît pas encore la valeur ajoutée de Bioforce. Mais nous y travaillons. En fin d’année, Bioforce sera présent à Amann, en Jordanie, grâce au soutien de la Fondation Mérieux.

Plus d’informations sur www.bioforce.org

5 pensées sur “Gilles Collard : « l’humanitaire ne doit pas être réservé aux Occidentaux »

  • 1 août 2020 à 9 h 47 min
    Permalink

    Très très bonne analyse,Directeur. Mais j’aimerais savoir une chose, y’a t-il une différence entre le centre de formation Bioforce de Dakar (Afrique) et le centre de Lyon ( Europe)? Prenons l’exemple de la formation Responsable des Ressources Humaine et Finances, le programme de formation en Afrique et Europe se diffère.
    Merci!

  • 21 juillet 2020 à 16 h 22 min
    Permalink

    Excellente analyse !

  • 17 juillet 2020 à 17 h 18 min
    Permalink

    Félicitations a Bio force qui apporte un soutien important a la qualification des travailleurs humanitaires afin d’améliorer du coup, la qualité des interventions.

  • 16 juillet 2020 à 12 h 52 min
    Permalink

    Merci à Gilles pour toute contribution a l’action humanitaire par le biais des centres formations Bioforce, en l’occurrence celle de l’Europe et d’Afrique.
    Je veux attirer l’attention du Directeur et aussi demander son concours pour Bioforce Afrique, la majore partie de ceux qui y sont formés éprouvent de difficulté pour servir l’humanité via les ONGs comparé a ceux de Lyon. Y-a-t-il de différences entre ces 2 Centres?Certes, la comparaison n’est pas raison, mais cherchez à équilibre cette situation.Merci

  • 15 juillet 2020 à 15 h 15 min
    Permalink

    Nous avons besoin d’apprendre avec bioforce sur le terrain  » en Afrique »mais les moyens de financement des formations .ils sont trop chers et les revenus mensuels ne permettent pas de suivre les formations.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *