Disparition d’Idir : l’intelligence de l’émotion

Décédé le 2 mai dernier « des suites d’une fibrose pulmonaire dont il souffrait depuis plusieurs mois », Idir, le grand chanteur kabyle tant apprécié de tous, était un habitué des scènes vénissianes. On l’avait applaudi au Théâtre de Vénissieux et dans plusieurs spectacles en plein air. La dernière fois, c’était pour les Fêtes escales, le 14 juillet 2017. Ce jour-là, il avait gentiment reçu deux de nos journalistes juste avant de monter sur scène. Nous remettons en ligne cet article.

Backstage, avant de monter sur la scène des Fêtes escales ce 14 juillet, Idir nous reçoit. Chapeau sur la tête et sourire aux lèvres, il répond gentiment aux questions

À Vénissieux, vous êtes un peu chez vous, non ? Vous y êtes venu plusieurs fois.
Idir : J’ai beaucoup de copains ici. Vénissieux et Villeurbanne sont les deux banlieues lyonnaises que je fréquente, même en dehors des spectacles. Et mon cousin est cardiologue à Lyon.

Votre dernier album, Ici et ailleurs, est un ensemble de duos. Comment allez-vous faire ce soir, allez-vous chanter certaines des chansons ?
C’est difficile de reprendre ce dernier album. Pour chaque titre, je ne peux négliger la quote-part de l’autre. Mais je pourrais donner de certains une version kabylo-kabyle.

Comment avez-vous travaillé les traductions de ces chansons ?
J’ai été obligé de tronquer les textes pour laisser paraître l’essentiel. Quand Bruel parle du printemps tunisien, je savais que j’avais un printemps à côté, où 127 jeunes ont été tués froidement. On appelle cet événement le printemps noir de Kabylie et j’ai voulu l’associer. Je ne voulais pas d’injures pour les Tunisiens ni prétendre qu’il y a des morts sélectives. Juste parler des deux printemps et combattre les injustices. Je suis un homme blessé, indigné.

Vous sentez-vous chanteur engagé ?
On peut hausser le ton sans élever la voix. Une bonne chanson vaut mille discours. Le mur de Berlin est tombé, les grandes idéologies aussi. Mais La vie en rose est toujours là !

Toujours à propos d’Ici et ailleurs, vous préférez, plutôt que parler de traduction, parler de « l’intelligence de l’émotion ».
L’émotion fait bouger les choses. Je n’ai jamais été un bon général de brigade. Je suis ce que je suis. Ma culture n’est pas différente de celle d’un autre, ni au-dessus ni en-dessous. J’ai voulu prendre les chansons de grands interprètes et les réorganiser à ma manière. Pour la traduction, il est difficile de restituer exactement les mêmes thèmes et qu’ils véhiculent la même émotion. Il fallait donner des équivalences. Quelqu’un a dit « Traduire, c’est trahir ! » et c’est vrai. Ce CD m’a bouffé la tête mais il fallait le faire. Pour Cabrel, Bruel ou Grand Corps Malade, nous étions dans la même maison de disques. Mais Aznavour… C’est la troisième planète après le soleil. Ce n’était pas évident lorsque je suis allé chez lui. Je n’imaginais même pas qu’il me connaissait. Il a tenu à chanter en kabyle, jusqu’à des expressions difficiles à prononcer pour quelqu’un qui ne connaît pas la langue. Mais il l’a fait ! Quant à la voix d’Henri Salvador, elle m’a été donnée en séquence par sa femme. Et je fais partie d’un disque intitulé Salvador a cent ans*, impulsé par Louis Chedid et qui sortira prochainement.

Propos recueillis par Djamel Younsi et Jean-Charles Lemeunier

* Sur cet album, finalement baptisé Henri a 100 ans, Idir enregistre pour une dernière fois Les Amours qu’on délaisse, très jolie chanson de Salvador dans laquelle on entend : « Où sont les vœux qu’on jetait aux étoiles, sont-ils partis sur un astre en cavale (…) Où vont tous les « je t’aime », où vont tous les « je pars », et nos cœurs se souviennent des amours bohèmes ». Et nos cœurs se souviendront de la voix si prenante d’Idir.

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