1564 : la peste en nos logis

Epidémie, quarantaine, peur devant la maladie : Vénissieux a déjà connu ces malheurs dans son passé. Et pas qu’un peu.

Quand on parcourt les registres de Maître Pilliod, notaire à Vénissieux dans les années 1570, une bizarrerie frappe d’emblée : la provenance de bon nombre d’habitants. Au lieu d’être des Vénissians de souche, comme l’on pourrait s’y attendre, ces gens d’il y a 450 ans viennent des quatre coins de notre région. Le boucher Mathieu Girardon ? Un enfant de Brignais. Le couturier Claude Carron ? De Messimy. Pierre Cachard ? Des environs de La Tour-du-Pin. Quant au tisserand Pierre Bruyère, lui descend des montagnes de la Haute-Loire, de Saint-Didier-en-Velay précisément. Pourquoi sont-ils partis de chez eux, et ont-ils atterri à Vénissieux ? Maître Pilliod reste silencieux. La faute à ses archives, dont ne restent que quelques volumes éparpillés. A deux pas au sud de notre ville, son confrère de Solaize est, lui, nettement plus bavard : ces migrants ont remplacé des disparus, emportés par une épidémie…

13 juillet 1564 : Maître Vaganey, le notaire de Solaize, est appelé auprès d’une Feyzinoise, Clauda Laurin, « saine d’entendement et mémoire », mais qui souhaite lui dicter son testament de toute urgence car elle est « mallade et atteincte de peste ». Le mot maudit ! Le cavalier de l’Apocalypse ! Le notaire recule, reste prudemment sur le seuil de la maison, préférant écouter de loin ce que la malheureuse veut lui confier. Il a raison. Cette maladie damnée se passe par les puces, dont rats, chiens, chats et humains sont infestés. Il suffit que l’insecte vous pique pour que vous tombiez aussitôt malade. A l’endroit de la piqûre va se former une plaque noire, puis les ganglions vont gonfler et former des bubons, le tout sur fond de forte fièvre. Vous pouvez en guérir. Mais dans 60 à 80 % des cas, vous en mourrez en moins d’une semaine… Pourtant, la peste bubonique n’est pas la pire. Sa cousine, la peste pulmonaire, se transmet encore plus facilement, par la salive et les gouttelettes émises en parlant ou en toussant, et infecte tous ceux qui respirent votre air. Cette fois, aucune chance d’en réchapper. La peste pulmonaire tue toutes ses proies.

La Feyzinoise du 13 juillet 1564 n’est que la première d’une longue série. À Feyzin, à Solaize, et donc à Vénissieux aussi, la maladie devient épidémie en à peine quelques jours, à tel point que le notaire ne sait plus où donner de la tête. Dès la fin de juillet, il ne rédige plus que des testaments de quelques lignes, au lieu des deux à trois pages habituelles. Et, toujours, revient la même ritournelle : la veuve de Jean Desgouttes, « pestiférée » ; Mye Colomby, « malade de malladie dangereuse », Claude Lourd, « debille de sa personne [très faible] et malade de peste quest maladie fort dangereuse ». Pourtant, le notaire accomplit son devoir. Peut-être se protège-t-il comme les médecins de la ville, en portant un ample vêtement, une cagoule, un chapeau, et une sorte de bec d’oiseau empli de parfums ou d’herbes médicinales, pour faire barrage à la peste – en vain, évidemment. Tout le monde n’a pas son courage. Face à l’épidémie, la réaction la plus commune tient en un mot : fuir. « Pars vite et reviens tard », disent les gens de l’époque. Des maris abandonnent leur femme, des enfants leurs parents âgés, tandis que l’on craint ses voisins comme… la peste. Le roi lui-même, Charles IX, alors en séjour à Lyon, quitte la ville précipitamment et part se réfugier au château de Roussillon, au sud de Vienne. A Vénissieux, qui est alors un village fortifié, sans doute ferme-t-on les portes des remparts pour empêcher les « étrangers » de venir contaminer la population. Peine perdue. Le 2 septembre, le notaire constate que « la malladie de peste pullule a Communay et lieu cyrconvoisins ». La médecine étant totalement dépourvue face à ce fléau, le seul moyen un tant soit peu efficace pour lutter contre lui reste la quarantaine. Dès le premier signe d’infection, les malades sont enfermés dans leur maison, ou bien relégués dans un champ loin des habitations, tel Antoine Debourg, dont le testament est recueilli « dans la terre ou le testateur habite a present dans une cabane de paille ». Mais comme toujours en pareil cas, certaines personnes se dévouent sans compter, défiant la mort pour aider les plus démunis : comme Etiennette Guillermette, dont le mari a été emporté par la peste mais « quelle avoit toujours servi pendant sa maladie ».

Passé décembre 1564, enfin, l’épidémie marque le pas, l’hiver étant néfaste aux puces. Combien de personnes a-t-elle fauchées à Vénissieux ? Nous ne le saurons jamais. Elle fut de toute manière particulièrement violente, et frappa sans distinction d’âge ni de catégorie sociale. A Lyon, cet épisode aurait fait 40 000 à 60 000 morts… Pourtant, cette peste ne fut pas la plus grave. Celle de 1348-1349, la « peste noire », a probablement tué entre le tiers et la moitié de la population française et même européenne. Elle fut suivie par bien d’autres, notamment en 1361, 1374, 1400, 1586, 1629, qui toutes frappèrent notre commune. La dernière en date, celle de 1720, tua 40 000 personnes à Marseille et fit 120 000 morts. Par chance, celle-ci n’arriva pas jusqu’à Vénissieux car pour la première fois, les troupes royales déployées autour de la Provence réussirent à contenir le mal en empêchant le passage des pestiférés. Après 1720, la peste n’atteignit plus notre pays, sans que l’on sache pourquoi. Son remède ne fut découvert qu’en 1894 par un médecin en poste au Viêt Nam, Alexandre Yersin. Quant à l’épisode de 1564, il a laissé un souvenir que le monde entier utilise toujours de nos jours : lors de sa fuite à Roussillon, le roi Charles IX décida de changer la date du début de l’année. Au lieu de commencer le jour de Pâques, elle débuta désormais le premier janvier.

 

Sources : Archives du Rhône, 3 E 11443 (Vénissieux) et 3 E 318-319 (Solaize)

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