À l’épreuve des fakes

Infos ou infox ? Dopées par les réseaux sociaux, les fake-news se sont installées dans notre quotidien. Exemples à l’appui, nous nous sommes demandé comment leur résister.

Le Club de la presse s’implique

Le Club de la presse de Lyon a lancé il y a plusieurs semaines un vaste chantier sur l’éducation aux médias. Baptisée « Esprit Critik », cette offre s’adresse notamment au public scolaire. Le dispositif a été développé à l’origine par le Club de la presse de Montpellier. Il permet à un professionnel de l’information et à un spécialiste des réseaux sociaux d’intervenir dans collèges, des lycées, des associations, des entreprises ou des institutions.

Elles inondent le web, polluent le débat public et mettent en danger la démocratie. Les fake-news — ou faits alternatifs — ne datent pas d’hier, mais les réseaux sociaux les dotent d’une force considérable, redonnant une nouvelle jeunesse aux vieilles rumeurs d’antan. Qui aurait pu croire qu’à l’heure de la connaissance mondialisée on pourrait encore affirmer que la terre est plate, ou que les vaccins sont plus dangereux que les maladies dont ils protègent ? Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose, semble bégayer l’histoire.

C’est qu’il est si facile — et tellement plus rapide — d’accorder du crédit à ce qui nous conforte dans nos opinions, de croire à ce qui nous fait peur, plutôt que de prendre le temps de la réflexion. Cette réflexion qui peut nous amener à finalement reconnaître que non, rien ne prouve que des terroristes ont incendié Notre-Dame de Paris. Car comme le démontre le site des Décodeurs du Monde, ni la présence d’une fumée jaune, ni plusieurs tentatives avortées de faire brûler un vieux chêne avec un chalumeau, ne prouvent quoi que ce soit. Mais la rumeur de l’attentat s’est déjà répandue comme une traînée de poudre, tandis que l’explication de la vérité tient sur plusieurs pages.

Les jeunes en première ligne
Face au phénomène, les enjeux en termes d’éducation sont colossaux. D’autant plus que les 15-34 ans s’informent principalement via les réseaux sociaux, et que 71 % d’entre eux les utilisent quotidiennement, comme l’indique une étude Médiamétrie publiée à l’été 2018.

Le 20 mars, la médiathèque de Vénissieux avait organisé plusieurs animations autour de la semaine de la presse à destination des jeunes de 10 à 14 ans. L’une d’elles, menée avec le Bureau d’Information Jeunesse (BIJ), consistait en un jeu de l’oie sur les comportements à adopter sur internet. « L’objectif, c’est que les jeunes apprennent à être critiques, qu’ils soient capables de vérifier si la source d’une information est sérieuse, par exemple en allant vérifier les informations légales d’un site web, explique Sayen Kaced, chargée de mission au BIJ. En allant dans les collèges, on s’aperçoit qu’ils sont étonnés d’apprendre qu’Internet ne dit pas toujours la vérité. Ils versent aussi parfois dans la théorie du complot, mais si la ficelle est trop grosse ils ne se laissent pas avoir. »

« En sixième, les élèves font encore preuve d’un certain sens critique, complète un professeur d’histoire-géographie employé dans un collège vénissian. Mais en troisième ou même en quatrième, on en trouve déjà qui croient que la terre est plate. » Au lycée, les jeunes semblent toutefois mieux armés. Ceux que nous avons rencontrés au lycée Marcel-Sembat dans le cadre de la semaine de la presse faisaient la différence — au tableau — entre une photo de manifestation sortie de son contexte et une autre, utilisée honnêtement. « Lorsqu’on leur présente des exemples de fake news, ils sont réactifs, s’interroge Florence Savoye, professeur d’histoire dans l’établissement. Mais que font-ils face à leur écran, s’ils sont emportés par la surprise et l’émotion, c’est toute la question. »

Apprendre à décrypter
Retour à la médiathèque. Tandis que leurs camarades jouent au jeu de l’oie, d’autres élèves plus âgés fabriquent de toutes pièces un film mensonger, pour s’apercevoir parfois avec stupeur à quel point il est facile de faire mentir les images. L’atelier est animé par Alice Blanc, de l’association Archipel. « On donne des outils aux enfants pour apprendre à décoder l’image, pour travailler leur esprit critique », explique-t-elle. Pour Jérôme Triaud, directeur de la médiathèque, il reste du pain sur la planche. « On pourrait penser que les jeunes sont plus calés que nous. Parfois c’est le cas, mais pas pour sourcer l’information. Pour s’informer, ils utilisent Youtube et les réseaux sociaux. Quand vous leur parlez de presse écrite, pour eux c’est un truc d’extraterrestre. Cela dit, ils ne sont pas totalement dupes : ils ont par exemple conscience que les photos sont retouchées, simplement parce qu’ils ont déjà l’habitude de le faire sur les réseaux sociaux avec les filtres. »


« Comprendre l’information nécessite du temps »

Trois questions à Florence Savoye, professeur d’histoire-géographie au lycée Sembat

– Vos lycéens vous semblent-ils armés pour résister à la désinformation ?
C’est une question complexe car certains ne suivent l’information qu’à travers les réseaux sociaux et n’ont qu’une vision partielle et partiale des évènements, de l’actualité. L’information nous assaille de toute part et les élèves privilégient souvent l’image pour suivre l’actualité. Lire l’information, la comprendre, la mettre en perspective nécessite du temps, du recul, et aussi un peu de culture. Nos élèves ont certes de réelles compétences, celles de décrire l’image, de la comprendre. Mais ils éprouvent des difficultés à l’interpréter, à sortir des clichés, à l’analyser… Et donc sont plus vulnérables à la manipulation. Le sont-ils plus que les adultes ? Ce n’est pas si sûr quand on sait que le président américain Donald Trump a utilisé les fake-news contre sa concurrente Hilary Clinton lors de la campagne présidentielle et qu’elles ont dû avoir un impact en sa faveur lors des élections.

– L’utilisation des fakes-news vous semble-t-elle une nouveauté ?
Non, c’est une forme de manipulation, de propagande très facile à utiliser aujourd’hui grâce à internet. Mais dans la presse écrite, sur des affiches, par la radio, les fausses informations, les théories complotistes ont permis l’arrivée et l’affirmation de tous les régimes totalitaires. Nos régimes démocratiques y sont aussi confrontés et c’est un défi de fournir des outils fiables pour les déconstruire.

– Quelles sont, selon vous, les fake-news les plus célèbres de l’histoire ?
Elles sont nombreuses mais je me souviens d’une qui m’a particulièrement marquée. J’avais vingt ans et le mur de Berlin venait de tomber. Partout à l’Est les régimes communistes s’écroulaient. C’était incroyable, l’histoire se déroulait à notre porte et sans drame, sans trop de violence. À Noël on regardait les infos à la télévision, du direct depuis Timisoara en Roumanie. Un charnier venait d’être découvert où s’entassaient des milliers de corps torturés, assassinés semblait-il par la dictature du président Ceausescu… Nous étions traumatisés. Le dictateur apparaissait comme un « vampire », un Dracula moderne. En fait, il s’agissait d’une fake-news. Des corps avaient été déterrés d’un cimetière et exhibés devant les caméras… Les journalistes de télévision n’avaient pas vraiment vérifié l’information et avaient diffusé les images de ces corps. Cette histoire m’a profondément choquée mais j’ai appris à être exigeante, critique face à l’information.


Partager, quelles conséquences ?

« Je partage pour le fun, c’est pas grave », nous a confié récemment un collégien. Alors que pour ce retraité, au contraire, mieux vaut « faire suivre, dans le doute, au cas où ce serait vrai ». Les fake-news, pourtant, sont rarement inoffensives.

Sur son site web, le Centre hospitalier universitaire de Nantes rappelle que les messages « vous invitant (N.D.L.R. : depuis près de vingt ans) à participer à une chaîne de solidarité autour d’une fillette malade » sont des canulars. Et que « ces messages mensongers amènent de très nombreuses personnes à chercher à joindre les CHU de Nantes et Angers ; bien que motivés par de très bonnes intentions, ces appels encombrent inutilement des lignes déjà fort demandées ».

Dans un tout autre registre, plusieurs agressions de Roms ont eu lieu au mois de mars dans la région parisienne. Deux hommes circulant dans une camionnette blanche ont notamment été roués de coups par une vingtaine de jeunes. La rumeur est venue des réseaux sociaux : des Roms utiliseraient une camionnette blanche pour voler des enfants et alimenter un trafic d’organes. Elle s’appuie en fait sur le mythe — aussi tenace qu’infondé — des Tziganes voleurs d’enfants.

Les fake-news s’attaquent aussi à la santé. L’Unicef s’est inquiété début mars 2019 de la recrudescence de la rougeole dans le monde en 2018. La France a subi pour sa part entre 2017 et 2018 une augmentation de 2269 cas, alors que le vaccin y est désormais obligatoire pour les nourrissons. Or, en février, l’OMS avait classé « l’hésitation à l’égard du vaccin » parmi les 10 principales menaces pour la santé mondiale les plus pressantes en 2019. En cause, des allégations sans fondement médical reliant le vaccin à l’autisme, diffusées sur les réseaux sociaux notamment par les militants « anti-vax ». À ce jour, plus de 130 cas ont été recensés dans la région Rhône-Alpes-Auvergne pour 2019. C’est quatre fois plus qu’en 2018 sur la même période.

En mars dernier, la médiathèque de Vénissieux avait organisé plusieurs animations pour alerter les jeunes sur les dangers du web En mars dernier, la médiathèque de Vénissieux avait organisé plusieurs animations pour alerter les jeunes sur les dangers du web

Cinq conseils pour repérer une fake-news

Prenez le temps de la réflexion !
Partager une information n’est pas un acte anodin. Dans le doute, mieux vaut ne rien partager plutôt que de polluer le web avec des informations trompeuses ou mensongères. Identifiez les éléments qui peuvent altérer votre esprit critique, cherchez les incohérences et demandez-vous toujours ce que l’auteur attend de vous.
Remontez à la source
Son auteur est-il clairement identifié ? L’information provient-elle d’un site sérieux, du blog d’un illustre inconnu, de celui d’une mystérieuse association ou encore d’un site parodique (Secret news, Legorafi, Nordpresse.be, etc.) ? Les pages « À propos » ou « Qui sommes-nous » vous éclaireront. Une recherche rapide sur Google ou Wikipedia vous permettra aussi de savoir qui l’a déjà partagée.
Méfiez-vous des images !
N’importe quelle photo — voire n’importe quelle vidéo — peut être truquée. Mais elle peut être aussi simplement sortie de son contexte. Soyez curieux ! Quels éléments connus ou reconnaissables (panneaux, bâtiments, végétation) contient-elle ? Attardez-vous sur les éléments météorologiques, vêtements, personnages connus ou signes distinctifs des personnages. Cette image d’une manifestation de la semaine dernière à Paris a peut-être en fait été prise en 2009 à Barcelone…
Top gros pour être vrai ?
Des requins dans l’eau d’un centre commercial inondé ? Un homme sur le toit d’une Twin Tower photographié le 11 septembre 2001 avec l’avion des terroristes en arrière-plan ? Des élèves qui tapotent sur leurs claviers assis dans l’eau ? Un village entier repeint couleur canari pour soutenir les Gilets jaunes ? Hhhmm… Méfiance !
Que suggèrent les commentaires ?
Florilège de commentaires douteux : « Comme par hasard », « Vérité officielle », Partagez vite avant que Facebook ne censure », « A qui profite le crime ? », « Réveillez-vous ! », »La vérité qui dérange », « Coïncidence ? ». Et pour terminer, rappelons qu’un mobile n’est pas une preuve…

Quelques outils pour y voir plus clair


Vrai ou faux ? Pour vous aider à savoir si une information est crédible, plusieurs outils gratuits sont disponibles.

La recherche inversée : Google images vous permet de lui soumettre une photo, dont il va vérifier la présence sur le web. Vous vous apercevrez peut-être qu’une image présentée comme récente tourne en fait sur internet depuis des années… Ou que la fameuse photo est principalement publiée par des sites complotistes. À retrouver sur https://images.google.fr/, service équivalent sur https://www.tineye.com/. Amnesty International a mis en ligne un outil qui permet de savoir quand une vidéo a été mise en ligne sur YouTube. Cet outil permet aussi de faire une recherche inversée d’image à partir d’une vidéo. https://citizenevidence.amnestyusa.org/.

Cette photo a-t-elle été retouchée ? Vérifiez-le avec Fotoforensics (http://fotoforensics.com/).

Decodex du journal le Monde . Cette extension pour navigateurs, une fois installée, vous avertit lorsque vous accédez à un site web douteux. Bien entendu, tous les sites web ne sont pas référencés, et l’extension ne vous empêchera pas d’accéder à quoi que ce soit. Plus d’informations sur https://www.lemonde.fr/verification/

Parfois critiqués mais indispensables, les sites de fact-checking ont désormais conquis leurs lettres de noblesse : les Décodeurs du Monde, Factuel de l’AFP, CheckNews de Libération, les Observateurs de France 24, etc. À noter que CheckNews fonctionne avec un système de questions-réponses ouvert aux internautes. Un peu dans le même esprit, l’un des piliers de la chasse aux fake-news, le site HoaxBuster, anime depuis plusieurs années un groupe Facebook où chaque membre peut partager une information douteuse pour la soumettre à l’examen des internautes.


D’anciens cadres de Facebook tirent la sonnette d’alarme

Chamath Palihapitiya, ancien vice-président en charge de la croissance de FaceBook, a assuré fin 2017 qu’il interdit à ses enfants d’utiliser “cette merde” (sic). Selon lui, les réseaux sociaux “sapent les fondamentaux du comportement des gens” et “déchirent le tissu social”. Sentiment comparable chez l’ancien président de Facebook, Sean Parker : “Dieu seul sait ce que Facebook fait aux cerveaux de nos enfants”. Pour lui, le réseau social a pour but “d’exploiter les vulnérabilités de l’être humain”.

Loren Brichter est l’inventeur du mécanisme “pull to refresh” (tirer pour rafraîchir), qui permet de mettre à jour le fil d’information d’un coup de pouce. “J’ai deux enfants, et je regrette constamment les moments où je ne leur prête pas attention parce que je suis absorbé par mon smartphone”, a-t-il reconnu en octobre de la même année dans un article du Guardian. Quelques lignes plus loin Justin Rosenstein, le créateur du bouton “J’aime”, expliquait avoir quitté le réseau Snapchat qu’il compare à de l’héroïne, réduit son utilisation de Facebook et fait installer un système de contrôle parental sur son propre Iphone.

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