Malika Mihoubi : clichés contre clichés

Les réflexions, les envies se bousculent dans la tête de Malika Mihoubi. Elle ne veut en rater aucune, les explique avec véhémence et passion, saute sur un autre concept, revient à son sujet. Elle est volubile, Malika. Volubile et passionnante, et elle sait immédiatement capter votre attention, battre en brèche les idées reçues, vous convaincre. Elle est arrivée à Vénissieux — une ville qu’elle connaissait bien pour y avoir travaillé de nombreuses fois, signant les costumes de plusieurs Biennales de la danse ou ceux des créations de Traction Avant — il y a quelques mois avec un désir précis : rencontrer ces femmes qui sont résolument impliquées dans la cité, les rendre visibles, brosser leur portrait. Elle a vu beaucoup de monde, dans les centres sociaux, les EPJ, la Maison de quartier et sur le marché des Minguettes. Elle a créé des ateliers photographiques avec des cyanotypes et des appareils jetables, dont elle a fait ensuite, avec son comparse Loïc Xavier, les tirages papier à la Galerie 6, dans le quartier de la Division-Leclerc. Quand nous la rencontrons, Malika prépare hâtivement son exposition pour le festival Essenti'[elles]. Elle s’y attelle quasiment jour et nuit, du petit matin au grand soir, faisant ses choix de tirages, renforçant ici un détail, préférant ce regard plus profond à cet autre, moins concentré. Elle le dit elle-même : l’art a toujours énormément compté pour elle.

“Dès le départ, j’ai travaillé dans le théâtre. J’ai fait une école de costumes dans les années quatre-vingt. J’ai démarré avec Obéron, à l’Opéra de Lyon, un spectacle où il y avait beaucoup de costumes.”

Elle entre ensuite à Costumessa, travaille avec le grand scénographe et costumier Jacques Rapp, côtoie le metteur en scène Jérôme Savary au Théâtre du Huitième (“On a fait Cabaret en 1986″, qui obtiendra le Molière du meilleur spectacle musical l’année suivante), la chorégraphe Maguy Marin (Cendrillon), le décorateur Daniel Ogier (“Mon maître”, dit-elle de lui) ou le spécialiste des opéras baroques Jean-Louis Martinoty. “Avec lui, j’ai travaillé sur pas mal d’opéras en Europe.” Elle œuvre aussi aux Célestins, sur Cairn et Monsieur chasse ! entre autres, au centre culturel Charlie-Chaplin à Vaulx-en-Velin, avec les chorégraphes Kilina Cremona et Fred Bendongué.

“En éliminant sur les photos les emblèmes reconnaissables de la ville, on retrouve ces femmes dans un Vénissieux tendre qui est le leur.”

Parallèlement à ce travail de costumière, elle pratique la photographie “par instinct, par envie, par goût”. Elle précise : “En 2012, se monte une école de photographie, Bloo, et je saute sur l’occasion. C’est mon côté farfelu. Je fais une formation d’un an en accéléré et, directement à la sortie, à cinq on crée le collectif Blick, aujourd’hui Blick Photographie. À partir de 2012-2013, je mélange les costumes et la photographie autant que faire se peut”. En fait, elle prononce “autant que faire ce pneu”, une blague qu’elle aime bien répéter.

Son premier défilé de la Biennale de la danse à Vénissieux, c’est auprès de Marcel Notargiacomo (de la compagnie Traction Avant) et du chorégraphe Elhadi Cheriffa qu’elle le fait. Elle participera à beaucoup d’autres par la suite, uniquement pour Vénissieux. “Je voulais revenir dans la ville pour réaliser un portrait des femmes de Vénissieux sur la place publique. Il m’a fallu du temps et, enfin, j’ai pu monter ce projet de Chroniques vénissianes en avril. Mais dans mes ateliers, on trouve aussi quelques messieurs. Ces femmes voulaient montrer qu’elles étaient partie prenante de la cité.”

Dans les portraits ainsi pris, modèles et photographe discutent de la mise en scène. “Elles choisissent pour la photo des éléments qu’elles s’approprient et qui les révèlent. Ce sont de petites histoires à raconter sur chacune, des histoires auxquelles elles ont adhéré.”

Malika aimerait sortir la banlieue des clichés qui lui collent à la peau : les jeunes en survêtements, les voitures brûlées, les femmes voilées. “Où sont les autres ?, questionne-t-elle. Je photographie les autres. En éliminant les emblèmes reconnaissables de la ville, comme le château d’eau ou les bâtiments, on les retrouve dans un Vénissieux tendre qui est le leur.”

Dans un premier temps, les images ont été exposées à partir du 6 mars à la médiathèque Lucie-Aubrac, dans le cadre du festival Essenti'[elles]. Puis elles le seront dans d’autres lieux de la commune, pour ce que Malika appelle “une deuxième vie”, en septembre-octobre.

De la prison aux Misses Jones

Il y a deux ans, Malika Mihoubi a mené avec Loïc Xavier un travail photographie auprès des détenues de plusieurs prisons : Roanne, Corbas… “Être en relation réelle avec les gens ne se fait pas comme ça, remarque Malika. Pour qu’elles se lâchent, il fallait une vraie confiance. Je suis arrivée avec un camion plein de costumes, de falbalas, de maquillages et de bijoux. Après une rapide initiation aux costumes, j’ai axé les prises de vue sur le paraître. Si tu ne le maîtrises pas, c’est lui qui te maîtrise. Avec les costumes qu’elles ont choisis, elles ont pris l’apparence qu’elles désiraient. Pour certaines, c’était la première fois qu’elles portaient une robe. On s’est éclatées.”

Baptisée Misses Jones, cette exposition sera visible du 2 au 27 avril à la bibliothèque du 5e (Saint-Jean). Vernissage le 3 avril à 18h30. Café débat le 10 avril à 18 heures en présence de Bernard Bolze (fondateur de l’Observatoire international des prisons) et Corinne Rostaing (maître de conférences en sociologie à l’université Lyon II).

Photo Malika Mihoubi

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