Coût de pompe

Premières victimes de l’envolée des prix du carburant, les habitants des villes populaires peinent à croire aux bénéfices sur l’environnement mis en avant par le gouvernement. D’autant que les alternatives aux moteurs thermiques sont encore peu accessibles.

« Il y a trois ans, lorsque j’ai acheté ma voiture, un plein d’essence me revenait à cinquante euros. Aujourd’hui, regardez, c’est 65 », peste Jean-Claude en remplissant le réservoir de son impeccable berline. Ce vendeur automobile de 53 ans, qui assure parcourir près de 9 000 kilomètres par an, ne cache pas sa mauvaise humeur. Pour lui, cette augmentation du prix des carburants n’est pas justifiée. « On nous parle d’environnement, mais je n’y crois pas un instant. Le gouvernement a juste besoin d’argent, alors il se sert dans le porte-monnaie des automobilistes. » Quelques mètres plus loin, Armand remplit de gasoil le réservoir de son fourgon. « Ça n’arrête pas d’augmenter, déplore le quadragénaire. Pour l’artisan que je suis, 80 euros les 1 000 kilomètres ça fait quand même beaucoup. Avec un moteur diesel je pensais être à l’abri financièrement. Mais finalement je me suis fait avoir, l’essence est au même prix. » Même son de cloche chez André, 76 ans. « Je veux bien apporter ma contribution pour sauver l’écosystème, et c’est pour cela que j’ai abandonné le diesel. Mais là, c’est beaucoup trop pour moi… »

Le succès inattendu de la prime à la conversion

Instaurée en janvier 2018, la prime à la conversion attribue 1 000 euros (2 000 euros pour les ménages non imposables) pour la mise au rebut d’un véhicule diesel immatriculé pour la première fois avant 2001 (avant 2006 pour les ménages non imposables) ou d’un véhicule essence d’avant 1997, et son remplacement par une voiture moins polluante. La voiture achetée peut être d’occasion mais doit répondre à certains critères (vignette Crit’air de 0 à 2, normes Euro 5 ou 6). La prime est portée à 2 500 euros pour l’achat d’un véhicule électrique neuf.

Avec plus de 170 000 dossiers déposés mi-septembre, le dispositif dépasse l’objectif du gouvernement de 100 000 primes par an. Selon le ministère de la Transition écologique « plus de 250 000 véhicules » auront été échangés d’ici la fin de l’année. Devant l’ampleur de la demande, le gouvernement va demander aux constructeurs de participer financièrement à la mesure.

Près de 70 % des demandes proviennent de foyers non imposables, preuve supplémentaire de l’état de vétusté du parc automobile des ménages modestes. Selon les chiffres du ministère, 80 % des véhicules mis au rebut sont des voitures diesel, 20 % des véhicules essence. Le ministère n’indique pas quels modèles sont choisis en remplacement de l’ancien véhicule. Malgré une aide de 2 500 euros, une voiture électrique reste chère, même d’occasion. D’autant plus que l’on peut bénéficier de la prime en achetant un autre diesel, même d’occasion, du moment qu’il est labellisé Crit’air 2. Pourtant, ce type de véhicule sera interdit de circulation d’ici cinq ans dans certaines zones urbaines comme le Grand Paris…

80 % des Français contre l’augmentation
Et la grogne ne semble pas devoir s’arrêter là. Le 2 novembre, la pétition « Pour une baisse des prix du carburant à la pompe ! » créée sur le site change.org avait déjà recueilli 700 000 signatures à la mi-journée.  Selon un sondage réalisé par Odoxa-Dentsu Consulting pour Le Figaro et France Info*, 78 % des Français trouvent « justifié » l’appel aux blocages des routes du 17 novembre prochain. 80 % d’entre eux estimant que l’augmentation des taxes sur le carburant et le fioul domestique sont « une mauvaise chose ». Face au mécontentement, le gouvernement reste pourtant droit dans ses bottes. «Nous choisissons de taxer la pollution et les produits nocifs plutôt que les travailleurs et l’entreprise », a assuré le 27 octobre Gérald Darmanin dans les colonnes du JDD. Et le ministre des comptes publics de mettre en avant une politique « conçue pour réduire le réchauffement climatique et les morts prématurés liés à la pollution de l’air et au tabagisme ».
Reste une question, à laquelle tous les partis d’opposition répondent par la négative : l’augmentation des taxes ira-t-elle vraiment à la transition énergétique ? D’autant que les taxes ne sont pas la première cause de l’augmentation du carburant. Comme le rappelle le journal Le Monde dans sa rubrique Les décodeurs, « début 2007, les impôts représentaient 59 % du prix à la pompe pour le gazole, contre 57 % en octobre 2018. Même chose pour l’essence, où le ratio est passé de 66 % à 61 %. »

Des alternatives peu crédibles
Que faire, alors ? La totalité des personnes que nous avons rencontrées avouent la difficulté qu’elles auraient à se séparer de leur voiture ou simplement à modifier leur mode de déplacement. Le covoiturage ? Difficile à mettre en place. La voiture électrique ? Son prix, son autonomie, sa fiabilité, posent question, tout comme la possibilité de la recharger au pied d’un immeuble collectif. Sans parler des doutes sur l’innocuité des batteries ou des réserves sur la part du nucléaire dans l’électricité produite en France (71,6 % en 2017 selon EDF). Les transports en commun ? Les réseaux « en étoile » qui placent la gare de Vénissieux à 20 minutes du centre de Lyon, mais exigent plus d’une heure pour faire le trajet Vénissieux-Meyzieu, n’inspirent pas confiance. Le deux-roues ? « Trop dangereux, notamment pour les poumons, et inadapté dès que les conditions météo se dégradent », regrette un aficionado de la petite reine. Et que dire des demandeurs d’emploi, travailleurs précaires et artisans, pour qui la mobilité est aussi importante que les compétences ?

Reste que les dommages causés par les véhicules à moteur thermiques sont bien réels. L’Agence nationale de santé publique estime ainsi à 48 000 le nombre de décès prématurés liés à la pollution, causée entre autres par les particules fines des moteurs essence et diesel. Repoussée lentement mais sûrement des principales capitales européennes, voici la « bagnole » presque persona non grata. Augmentation des zones piétonnes, diminution de la vitesse autorisée, péages urbains, restrictions d’accès lors des pics de pollution, zones à faibles émissions… À Paris, les véhicules diesel seront interdits en 2024, avant les voitures à essence en 2030. C’est une tendance lourde. Mais est-ce vraiment aux plus défavorisés de la supporter ?

* Sondage réalisé auprès d’un échantillon de 988 Français représentatifs de la population, âgés de 18 ans et plus, interrogés par internet les 30 et 31 octobre 2018.


Témoignages

Orhan, en Volkswagen Sharan
« Aujourd’hui je mets pour 20 euros, mais j’en ai pour 150 euros par mois maintenant. Je suis pâtissier à Saint-Fons, je suis obligé de prendre ma voiture perso pour aller au travail et chez les fournisseurs. Pourquoi pas l’électrique mais c’est cher à l’achat et j’ai peur de tomber en panne. »

Julie, en Toyota Yaris
« Le prix, c’est abusé. Je mets 10 ou 20 euros à chaque fois, en espérant que ça aura baissé la fois d’après mais ça ne marche pas vraiment ! De toute façon, je ne peux pas trop me permettre de mettre plus. Cette augmentation permanente, c’est pour s’en mettre plein les poches, pas pour l’écologie. C’est comme les cigarettes, c’est super taxé pour notre santé ! Maintenant il faut être riche pour fumer et rouler ! »

Dominique, en Laguna diesel
« Je mets pour 50 euros en fin de mois quand j’ai touché mon salaire et je complète pour 20 euros au besoin. La hausse des taxes sur le carburant, c’est pas pour sauver la planète, c’est pour remplir les caisses, mais ça pénalise les petites gens qui ont besoin de leur voiture. Moi, j’habite vers la gare de Vénissieux, je travaille à Lyon Sud. En transports en commun, il faut prendre deux métros plus un bus, il y en a pour plus d’une heure, avec le risque d’arriver en retard. En voiture c’est 20 minutes, y’a pas photo ! »

Florent, en fourgonnette Fiat Ducato
« Je suis employé chez un menuisier plaquiste. Mon patron me prête la camionnette, j’habite à Bourgoin-Jallieu. Chaque matin on se retrouve devant la Plateforme du bâtiment à Vénissieux et on part ensemble sur le chantier. On doit souvent faire le plein, c’est chaud ! À l’étranger, c’est moins cher. Je ne vois pas comment on pourrait passer à un utilitaire électrique, à cause de l’autonomie. »

Christian, dépanneur à Tassin
« Ça me paraît impossible de travailler avec une dépanneuse électrique, dans l’état actuel des motorisations. Après avoir fait monter trois voitures sur le pont, j’aurais plus assez de jus pour rouler… Et des dépannages, j’en fais une quinzaine par jour ! J’ai de plus en plus de voitures électriques, d’ailleurs, tombées en panne de batterie après avoir passé trop de temps dans un bouchon ! »


Pierre-Alain Millet, adjoint au maire en charge du développement durable et des énergies.

« Arrêter de cacher les choix politiques derrière les choix techniques »

La colère contre l’augmentation du diesel fait le buzz, et l’extrême droite tente de s’en servir, comme pour les « bonnets rouges » bretons. De manière étonnante pour les militants chevronnés, tous les médias y contribuent. Des manifestations et blocages se préparent. Il est vrai que quand un plein passe de 50 à 70 euros, ça fait de l’effet pour beaucoup de familles…
Les anti-diesel ont obtenu satisfaction, mais pour quel résultat sur la qualité de l’air, et quelles conséquences sociales ? Les plus pauvres ne changent pas leur véhicule plus vite, ils continuent avec leur vieux diesel et paient… Pas d’effet pour l’air, mais une nouvelle attaque sociale… Ceux qui peuvent changent pour une essence. C’est positif pour les émissions d’azote, mais des solutions diesel à faible émission d’azote étaient en développement. Et comme la consommation d’un moteur essence est plus élevée qu’un diesel, ça augmente les émissions de gaz à effet de serre… Enfin, pour les poussières, un diesel récent est meilleur qu’un essence.
Pourquoi une décision politique sur le choix d’une technique, plutôt que sur le niveau maximum de pollution imposé ? Le vrai enjeu de la qualité de l’air, c’est le rythme de remplacement du parc de véhicules anciens, et sa réduction au profit des transports en commun, et c’est une urgence pour le climat ! Il faut arrêter de cacher les choix politiques derrière les choix techniques, ce sont toujours les mêmes qui paient, et les mêmes qui profitent !

Sandrine Perrier, adjointe au maire en charge des déplacements urbains

« Prendre sa voiture vaut-il le coût ? »

Je comprends que cette augmentation du prix des carburants génère un sentiment d’injustice et d’absurdité. Elle pèse d’autant plus lourd que le foyer est pauvre, tout cela pour enrichir les pétroliers et financer des routes.
Pour autant, il faut bien reconnaître que même à ce tarif, nous ne payons pas le vrai prix du carburant et de ses conséquences désastreuses (réchauffement climatique, pollution, conflits géopolitiques…). Alors que faire ?
Tout d’abord, c’est l’occasion de regarder de près ce que nous coûtent nos déplacements en voiture. Chaque kilomètre coûte au minimum 30 centimes d’euros (carburant, entretien, assurance, stationnement…). Faites le calcul ! Concrètement, prendre sa voiture pour acheter son pain peut faire doubler le prix de la baguette. On doit s’interroger : prendre sa voiture vaut-il le « coût » ?
Ensuite, on peut envisager les alternatives : marcher ou rouler à vélo est non seulement plus économique mais aussi plus agréable et bénéfique pour la santé. Les transports en commun sont souvent plus rapides, et plus économiques au-delà de quelques kilomètres.
Enfin, dans les cas où la voiture reste indispensable, on peut amortir son coût en optimisant son utilisation (covoiturage, regroupement des déplacements…). C’est pourquoi la Ville de Vénissieux œuvre chaque jour à développer ces alternatives, pour soulager les charges des ménages tout en préservant la planète.

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