Et si on levait le pied ?

La vitesse excessive est ressortie comme une préoccupation majeure lors des dernières réunions de quartier. Faut-il truffer la ville de ralentisseurs ? Le point sur un aménagement peut-être pas si vertueux. Et quelques pistes alternatives…

Les chiffres

15
Nombre d’accidents au croisement de l’avenue Jean-Cagne et de la rue des Martyrs-de-la-Résistance, le carrefour le plus accidentogène de Vénissieux, entre 2012 et 2016. C’est d’ailleurs là que la Préfecture a installé un feu radar à l’automne dernier.

23,15 %
Proportion des 25-34 ans parmi les victimes d’accidents de la route à Vénissieux. Viennent ensuite les 45-59 ans (16,78 %), les 35-44 ans (14,03 %), les 21-24 ans (10,27 %), les 6-13 ans (7,09 %).

88 %
Proportion des accidents ayant impliqué une automobile (3 tués, 342 blessés). Un piéton : 28 % (1 tué, 162 blessés). Un deux-roues motorisé : 24 % (4 tués, 128 blessés). Un vélo : 9 % (1 tué, 40 blessés). Un poids lourd : 3 %. Entre 2012 et 2016, 8 accidents ont impliqué le tram ou le train.

69,5 %
Proportion des accidents corporels dans la métropole ayant lieu en pleine journée (le « pic » étant à 17 heures), 25,6 % la nuit, 4,9 % à l’aube ou au crépuscule. 79 % des accidents se produisent sur une surface normale, 17 % sur route mouillée.

Source : Tableau de bord « accidents corporels de la circulation, bilan 2012-2016 » Direction de la voirie du Grand Lyon, 2017.

Vénissieux, rue Ernest-Renan, devant le collège Balzac, 11h30, mi-février. Pour ce couple de retraités qui se promène, « les ralentisseurs, c’est bien, il en faudrait plus, les gens roulent souvent trop vite ». Mais pour ce riverain qui descend ses poubelles, « il faut les enlever, ça secoue trop le dos, ça abime les voitures et ça ne fait pas ralentir les chauffards ». Voilà, le décor est planté, le clivage aussi. Tout comme la barricade, le ralentisseur n’a que deux côtés, on est soit de l’un, soit de l’autre. Les « ralentophiles » en demandent davantage, les « ralentophobes » veulent les raser.

L’offensive principale des « ralentophiles » se déploie à l’automne, lors des assemblées générales de conseils de quartier. Pas une réunion sans qu’un ralentisseur ne soit évoqué, réclamé voire exigé de la mairie. À grand renfort d’arguments parfois étonnamment précis : « Installez des ralentisseurs rue Georges-Lyvet, des chauffards y passent à 140 km/h ! » selon un habitant de Léo-Lagrange. « Avenue Georges-Lévy, il n’y a que deux ralentisseurs, certaines voitures roulent autour de 100 km/h, et les motos encore plus vite » d’après un riverain du Moulin à Vent. Les radars seraient-ils en vente libre ?

La réponse des élus est presque toujours la même : la Ville entend l’inquiétude, prend des mesures contre les fous du volant, fonde de grands espoirs sur notre civisme, demande à la police de sanctionner les contrevenants, avec le renfort nouveau de la vidéo verbalisation… Et, parfois, sollicite la Métropole pour aménager la chaussée. En effet, si les doléances sont adressées au maire, c’est bien la Métropole qui assume désormais la « compétence voirie » dans les 59 communes qui la composent.

« Seuls 2 % des véhicules roulent trop vite »
Christian Minaudier, est responsable de l’unité « Études multimodales, développement urbain et cadre de vie – voirie – mobilité » au Grand Lyon. Bref, le « Monsieur ralentisseur » de la Métropole, c’est lui. Qu’est-ce qui déclenche la pose d’un ralentisseur ? « Nous travaillons à partir du fichier d’accidentologie fourni par la police et la gendarmerie et sur les demandes qui viennent des communes, explique l’ingénieur. Nous n’en négligeons aucune car si les gens le demandent, c’est qu’il y a un ressenti d’insécurité routière. Nos équipes vont sur place pour voir ce qui sera le plus pertinent. La pose d’un compteur de vitesse permet une analyse fine de la circulation, du nombre et du genre de véhicules, de leur vitesse, des moments de plus grande fréquentation de l’axe… » Surprise, en moyenne, seuls 2 % des véhicules roulent trop vite. Mais ces 2 % traumatisent les riverains.

C’est que la perception de la vitesse est très subjective. « Un véhicule à 30 km/h dans une rue étroite peut être perçu comme un bolide par un piéton, surtout s’il se sent agressé par le bruit, par exemple », observe Christian Minaudier. Adjointe au maire notamment en charge des déplacements urbains et de la voirie, Sandrine Perrier confirme avec un exemple récent. « Des habitants d’un quartier résidentiel du sud de Vénissieux réclamaient un ralentisseur pour limiter la circulation et une vitesse jugée excessive dans la rue principale du quartier. Le compteur n’a révélé que 200 véhicules/jour et une vitesse moyenne de 22 km/h, avec moins de 10 % d’excès de vitesse la nuit et aucun dans la journée. En fait, 60 % des automobilistes y roulent en dessous de 30 km/h. La recherche d’une plus grande tranquillité et l’étroitesse des rues expliquent en grande partie le ressenti de ces habitants. »

Selon Auto Plus, un tiers des ralentisseurs seraient illégaux
Espérés comme remède miracle à la vitesse, les ralentisseurs sont-ils au moins efficaces ? Christian Minaudier constate que « ces aménagements font en effet ralentir… ceux qui conduisent normalement. Quand il faut agir rapidement, ça peut être une solution d’en installer un, le temps d’une reprise complète de la voie, mais ce n’est pas la panacée et les aménagements alternatifs qui induisent un ralentissement plus naturel sont préférables. » Porte-parole de la Fédération française des motards en colère (FFMC), Didier Renoux liste les défauts bien connus du ralentisseur : « il secoue les mécaniques et les usagers de la route, génère du bruit (amortisseurs qui grincent, freinage et accélération) et de la pollution (gaz d’échappement et les particules de plaquettes de frein)… » Il dénonce aussi sa dangerosité. « Lorsqu’il est fait d’un autre matériau que le bitume qui le précède, la différence d’adhérence est très casse-gueule pour une moto. Certains sont en pavés pour faire joli, parfois même en tomettes ou ardoise pour faire couleur locale… » Le « coussin berlinois » en caoutchouc vulcanisé avec des bordures bisautées est un ralentisseur bon marché pour les collectivités, mais très glissant par temps de pluie.

Outre les matériaux, la géométrie des ralentisseurs est dans le collimateur des « ralentophobes ». « La pente de montée doit être d’une hauteur maximum de 10 cm, avec un angle d’attaque à 10 % maximum, rappelle Didier Renoux. Il y en a pourtant un paquet au-dessus de 40 % ! » En octobre 2013, le magazine Auto Plus estimait qu’un tiers des ralentisseurs de France étaient illégaux car mal dimensionnés, mal implantés ou mal signalés…

Non seulement les ralentisseurs ne seraient pas si efficaces que ça, voire dangereux, mais ils pourraient même favoriser la vitesse ! Sandrine Perrier illustre ce paradoxe par un exemple local. « Boulevard Lénine, il y a quatre paires de ralentisseurs et trois feux. C’est pourtant l’un des axes où la vitesse est la plus élevée à Vénissieux. Pourquoi ? Essentiellement parce qu’il y a peu de circulation : moins de 2 000 véhicules par jour. Justement parce que les Vénissians savent qu’il y a quatre ralentisseurs et trois feux, et contournent l’obstacle… »

Quelles alternatives ?
Quelles sont les alternatives évoquées par Christian Minaudier ? « Retraiter complètement une voirie pour lui donner un caractère moins routier, plus urbain, par exemple » répond-il. Réduire la largeur de la chaussée entraîne mécaniquement une baisse de la vitesse, même si les piétons peuvent avoir l’impression contraire ! Autre solution « physique », la chicane qui empêche le passage en double sens. Constituée d’ouvrages bétonnés ou par une simple alternance droite-gauche du stationnement, elle est efficace mais réservées aux petites rues, pour ne pas gêner la circulation des bus.

La prévention n’est pas une piste à négliger. Contrairement à une idée reçue, les six radars pédagogiques vénissians marchent plutôt bien. « La plupart des conducteurs fautifs modifient leur conduite, en partie parce qu’ils n’aiment pas que leur excès de vitesse s’affiche publiquement », observe Loïc Capdevilla, directeur de la police municipale (Direction unique prévention sécurité) de Vénissieux. Côté sanction, les contrôles de vitesse sont autant réclamés que les ralentisseurs, du moins jusqu’au moment où l’on est soi-même concerné ! Leur « rendement » actuel d’une centaine de PV par an pourrait d’ailleurs augmenter avec l’acquisition récente d’une nouvelle paire de jumelles radar plus performante… « Les moyens humains et matériels sont mis en œuvre pour lutter contre les infractions, mais il faut être là au moment où elles sont commises », concède Loïc Capdevilla, dont les 30 agents n’ont pas encore le don d’ubiquité.

Plutôt que de parsemer la rue d’obstacles, Sandrine Perrier, propose de la partager. « Quand la chaussée est commune avec d’autres automobilistes, des vélos, des piétons, on va spontanément moins vite. Il faut créer plus de zones de rencontre. Pas sur les grands axes, bien sûr, mais en centre-ville, dans les zones de desserte commerciale ou de services… » C’est aussi ce que dit Didier Renoux, mais façon motard : « Au lieu d’énerver tout le monde avec des machins dangereux dont les vrais chauffards se foutent, formons au partage de la route et au respect des règles dès l’école. Après tout, pour ne pas être à 90 km/h devant une école, il suffit de ne pas être con ».

Sandrine Perrier : « Une demande de sécurité qu’il faut entendre »

Questions à Sandrine Perrier est adjointe au maire en charge des déplacements urbains, et de la voirie.

Qui demande des ralentisseurs ?
Chaque année, le maire reçoit une quinzaine de courriers dénonçant la vitesse excessive et réclamant un dispositif pour faire ralentir, mais cette demande s’exprime surtout lors des AG des conseils de quartier. À une écrasante majorité, elle est formulée par des parents de jeunes enfants et par des personnes âgées. Elle exprime un sentiment de vulnérabilité et une demande de sécurité qu’il faut entendre.

Que fait alors la commune ?
Les services se rendent sur place et, en coordination avec la Métropole, un compteur de vitesse est souvent mis en place. Mais parfois, en voyant les chiffres, on se demande si on l’a mis dans la bonne rue… Il arrive que les doléances exprimées ou le danger ressenti soient liés à autre chose qu’à la vitesse.

Si la vitesse n’est pas en cause, c’est quoi?
Certains traduisent un conflit de voisinage ou une autre cause d’insécurité. Par exemple, des parents d’élèves nous décrivaient une situation dangereuse devant le groupe scolaire Charles-Perrault à l’entrée et à la sortie de l’école. Le comptage n’a montré aucune vitesse excessive à ces heures-ci. Sur place, l’adjointe à l’éducation, l’ingénieur voirie de la ville et moi-même, nous avons constaté que le problème était en fait lié au stationnement anarchique de personnes qui stationnent au milieu de la rue devant l’école, dans l’axe de l’îlot central, faisant descendre les enfants sur la chaussée, créant un fouillis dangereux pour ceux qui traversent. Alors qu’il y a toujours des places libres 50 m plus loin… La Ville va rallonger l’îlot central pour dissuader cette pratique, mais on est ici clairement dans un problème de civisme, de responsabilité individuelle. Idem lorsque des places de dépose minute sont occupées par des voitures garées, obligeant les parents à être en double file…

Qui va trop vite, au final ?
Si vous mettez de côté la minorité de fous du volant qui se croient aux 24 heures du Mans, chacun de nous peut aller trop vite à un moment. La nuit, quand il y a moins de circulation et de piétons, on a tendance à accélérer sans s’en rendre compte. Le jour, sur certains grands axes à plusieurs voies, très dégagés, qui donnent un « effet d’autoroute », on est vite au-dessus de 50… La différence, c’est qu’un conducteur sensé ralentit lorsqu’il s’en aperçoit, conscient des risques qu’il prend ou fait courir.

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