48 heures sans portable

 

Trois Français sur quatre en sont dotés, mais il sera encore, à n’en pas douter, un des cadeaux stars de Noël. Le smartphone semble devenu un appendice de notre main. Pourrait-on s’en passer ? Même pour une durée de 48 heures ? Le plus geek de nos journalistes, Alain Seveyrat, a courageusement accepté de se mettre au supplice.

Il est le premier à me parler, bien avant le lever du jour. D’une voix aseptisée, masculine et somme toute assez désagréable, il m’annonce l’heure du réveil au son d’un générique de film. C’est d’ailleurs le seul moment de la journée où l’envie me prend de l’écraser sous un coup de poing rageur.

Le reste du temps, il sert à m’informer, à écouter de la musique ou à regarder des films, à me repérer en ville ou dans les bois, voire à anticiper les dangers sur la route. Il mémorise mes rendez-vous privés et professionnels, se fait un malin plaisir de me rappeler à mes devoirs et corvées. Malicieux, il se fend régulièrement d’un petit bip matinal à l’occasion des fêtes et anniversaires de mes contacts. Je l’utilise comme bloc-notes, dictaphone, caméra numérique, appareil photo, carte bleue ou même miroir. Il possède en lui des outils bureautiques de dernière génération, reliés comme par magie à d’immenses coffres-forts numériques.

C’est encore avec lui que je fais mes courses pour Noël, que je gère mon compte en banque, mes factures de gaz, d’autoroute ou d’électricité. Et puisque l’on parle de dépenses, ajoutons qu’il est capable de scanner les codes-barres de mes produits alimentaires pour déterminer s’ils sont suffisamment diététiques. Ah oui, parfois, je m’en sers pour me connecter aux réseaux sociaux. Et même pour téléphoner ou envoyer des SMS.

En bon domestique, mon smartphone obéit au doigt et à la voix. Il anticipe nombre de mes désirs, reconnaît mes empreintes digitales, connaît ma date de naissance, les coordonnées de 726 contacts, et quelques petits secrets. Mais si d’aventure il devait finir entre les mains d’un indélicat, quelques secondes me suffiraient pour le vider à distance, via n’importe quel ordinateur. Ouf !

Autant dire que lorsque le journal m’a proposé de m’en passer pendant quarante-huit heures « pour voir ce que cela fait et raconter cette expérience passionnante« , j’ai accepté dans la seconde. Enfin dans l’heure. Ou presque. En fait, il m’a bien fallu plus d’un mois pour accepter vraiment l’idée. Et ce, avec une mauvaise foi à faire pâlir le pire des menteurs. Accro, moi ? Mais que nenni ! Certes, sans portable, j’ai un peu l’impression de perdre un bras, de me couper du monde ou de revenir au Moyen-Âge. J’ai même cherché un temps un moyen de tricher… Avant de me rendre compte que l’expérience n’aurait plus aucun intérêt.

Jusqu’au bout de l’enfer
Mercredi dernier, après moult tergiversations, j’ai finalement abandonné « mon précieux » à l’accueil d’Expressions. J’ai abandonné toute idée de contourner le problème, accepté de me retrouver face à moi-même, sans assistant numérique personnel. « Belle expérience, courage », m’avait « textoté » un proche quelques minutes auparavant. Dernier baroud d’honneur, je venais d’envoyer un SMS à mes contacts « favoris », pour les avertir que je ne pourrai leur répondre pendant deux jours.

Me voici donc totalement seul au monde, démuni : plus d’informations à portée de main, obligé de me rabattre sur la presse papier. Il me semble redécouvrir le vrai bruit des pages que l’on tourne avec le doigt. Dès dix heures, premier problème d’envergure : un rendez-vous raté faute de notification. Heureusement, la personne est compréhensive. De dépit, je me rabats sur les réseaux sociaux, toujours accessibles depuis l’ordinateur. Quelques minutes de pause n’entameront pas la journée. À midi, la pression monte : pas moyen pendant le repas d’aller se renseigner sur cette série dont tout le monde parle… Et rien qui puisse me prévenir de l’arrivée imminente d’un tsunami ou de la démission du président de la République.

Certains collègues, goguenards et dubitatifs, ont caché leurs portables… « Pour ne pas te tenter« , soutiennent-ils sourire en coin. « À table, normalement tu as ton toujours ton téléphone, me fait remarquer l’un d’eux. Tu as l’air plus énervé quand même. Tu agites tes mains, tu bouges plus… On sent bien qu’il te manque quelque chose, contrairement à ce que tu nous dis. » En fait je suis anxieux : « Si l’un de mes proches avait un problème ? « Il laisserait un message, que tu récupérerais par email sur ton ordinateur, ou il appellerait au bureau », me rassure mon voisin.

Sur le trajet du retour à la maison, c’est de nouveau un sentiment d’abandon et de solitude qui m’envahit. Je ne considère pourtant pas ma voiture comme un second bureau. Alors je me concentre sur la route, j’écoute la radio, puis un cd… Comme d’habitude, en fait.

Débranche !
Petit à petit, je prends conscience de cette dépendance qui s’est insinuée en moi. Le lendemain lors d’une réunion publique, je vois quelques portables s’allumer. Les textos fusent, semble-t-il. Sacrilège ! Je me surprends à grogner en moi-même contre ces empêcheurs d’écouter en rond. Passe la nuit, vient le matin, dans un sentiment de quiétude coupable. Debout par la grâce d’un radio-réveil « à l’ancienne », me voilà fin prêt pour une seconde journée de détox numérique. Pas de photo, pas de vidéo, pas de réseaux sociaux à portée de main… Peu avant 18 heures, impossible d’avertir le banquier que je serai en retard. Tan pis, je serai à l’heure !

Et me voici au matin du troisième jour. Finalement, j’ai survécu. Mais j’ai surtout redécouvert la joie… d’avoir la paix. C’est inestimable. Il existe d’ailleurs sur tous les téléphones une petite fonction bien pratique pour cela : le mode avion. Allez, décollage immédiat…

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